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Le gouvernement Legault met la scie mécanique dans la protection des forêts

Charles Lecavalier | Journal de Québec

PHOTO COURTOISIE/Julie Moffet

Malgré ses promesses de création d’aires protégées, le gouvernement Legault demande au ministère des Forêts d’encourager toujours plus les coupes forestières et a repoussé à 2023 le plan de protection du caribou forestier, une espèce menacée.  

« Ça confirme qu’on a un ministère à vocation économique qui vise essentiellement à récolter du bois », affirme Martin-Hugues Saint-Laurent, professeur à l’Université du Québec à Rimouski et spécialiste du caribou forestier.   

En effet, les indicateurs clés mis sur pied par le Conseil du trésor pour juger de la performance du ministère des Forêts sont l’augmentation du volume de bois récolté et la simplification des règlements fauniques.  

Le ministère des Forêts est pourtant responsable de la loi sur les espèces menacées.  

Pour Alain Branchaud, de la Société pour la nature et les parcs, la solution est claire : confier ce rôle au ministère de l’Environnement. « C’est ingérable, peu importe la couleur politique. Tu fais la promotion de l’exploitation forestière, la principale cause de déclin de l’espèce, et en même temps tu as la responsabilité de la protéger. La conciliation est impossible », tonne-t-il.  

« Couper plus de forêts »  

Selon des spécialistes, environnementalistes et membres des Premières Nations, Québec doit préserver les derniers grands massifs forestiers intacts du sud du Québec au lieu de toujours couper plus de forêts.  

Le caribou est menacé, selon la loi canadienne sur les espèces en péril. Il a besoin d’importants territoires vierges pour subsister. Les forêts coupées parsemées de chemins forestiers attirent orignaux et meutes de loups, et sont peu propices à sa survie.  

En novembre, le ministre de l’Environnement, Benoît Charrette, a pourtant déposé un projet de loi qui lui permettra de créer plus d’aires protégées, plus rapidement. Le ministre s’est engagé à faire passer la proportion de territoire québécois protégé de 10 % à 17 % dès l’an prochain. Québec crée également un nouveau statut de protection, l’aire protégée d’utilisation durable. Il permet certaines activités économiques — comme la coupe forestière à petite échelle — en protégeant la biodiversité.  

Or, quelques semaines plus tard, Le Devoir a révélé que le ministère des Forêts avait ouvert à la coupe forestière 460 kilomètres carrés de forêt mature au nord du lac Saint-Jean, alors qu’il s’agit d’un habitat du caribou forestier. C’est sans compter l’absence de mesures pour sauver l’espèce, créant une situation qui menace la survie de hardes affaiblies, comme à Val-d’Or et Charlevoix, note l’expert Saint-Laurent.  

Tout un héritage  

La décision a été critiquée de toutes parts. Le grand chef Konrad Sioui de la Nation huronne-wendat de Wendake n’en revient pas.   

« On veut léguer à nos enfants et à nos petits-enfants les paysages majestueux des vieilles forêts et la beauté des caribous », lance-t-il en entrevue au Journal.  

M. Sioui a pris la plume pour exiger du ministre qu’il sauve les caribous de Charlevoix. Il demande également la création d’une aire protégée de 800 km2 à l’ouest de la réserve faunique des Laurentides, le Ya'nienhonhndeh, où le caribou réside. Québec veut pourtant bûcher ce massif.  

« Nos arguments sont solides. Ce n’est pas juste pour la Nation huronne-wendat. La société québécoise a besoin de ça. Une forêt précolombienne, qui date du précontact, avec des peintures préhistoriques sur les roches le long de certains lacs. Tous ces trésors, il faut les protéger », a-t-il dit.  

Un modèle à changer  

Pour Luc Bouthillier, professeur à l’Université Laval et spécialiste de la science forestière, les pressions des industriels pour aller récolter ces dernières vieilles forêts au sud de la limite nordique s’expliquent facilement. « Après 150 ans de coupes, le beau bois pas cher est devenu rare. Pour plusieurs industriels, ces derniers massifs de forêts accessibles vierges sont très importants. C’est une façon de perpétuer le bon vieux temps. Mais une fois qu’il n’y en aura plus, ce sera encore pire », explique-t-il.  

Il estime que Québec devrait sérieusement réfléchir à changer le modèle d’exploitation de la forêt avant qu’il ne soit trop tard. Il souligne le modèle coopératif des petits entrepreneurs de région qui fait son apparition alors que les « grandes papetières ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes ».  

De son côté, le ministère fait voir que « l’augmentation des volumes récoltés ne concerne pas les zones qui sont proposées dans la stratégie [de protection du caribou] en élaboration et n’est pas contradictoire avec celle-ci. » Le porte-parole Patrick Harvey a expliqué que la simplification de la réglementation faunique vise à simplifier la vie des chasseurs et pêcheurs.  

Couper plus de forêts réduit les GES, dit Dufour

Pierre Dufour en a fait sursauter plus d’un en octobre en affirmant qu’il voulait couper plus d’arbres, ce qui permettrait une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec.  

« Quand un arbre casse, quand il n’est plus en santé, ça devient un émetteur de carbone. Si on plante juste des arbres et qu’on ne fait pas de gestion de forêt, un moment donné, tu vas avoir un effet inverse, la forêt ne fera plus son travail de capter le carbone », a-t-il tenté d’expliquer.   

S’il est vrai que la forêt québécoise peut aider à la lutte contre les changements climatiques, il est inexact que couper plus d’arbres va permettre de capter plus de GES.  

Votre gouvernement généreux avec les forestières

Le gouvernement du Québec a dépensé près de 370 M$ en 2019 pour les travaux sylvicoles, en forêt publique et privée, et pour le développement de l’industrie des produits forestiers. Il a par exemple versé d’importantes subventions pour entretenir la forêt privée (28 M$), pour construire des chemins forestiers (48 M$). Québec rembourse également 15 M$ de taxes foncières aux producteurs forestiers. C’est sans compter les rabais d’électricité, les subventions directes et les généreux contrats d’énergie biomasse.   

Le professeur Luc Bouthillier, spécialiste de cette industrie, rappelle que le nombre d’emplois dans ce secteur est passé de 100 000 à moins de 60 000 aujourd’hui. En octobre, le ministre de la Forêt a pourtant indiqué qu’il souhaitait encourager davantage la récolte forestière éloignée, soit en réduisant le prix des redevances payées pour les forestières ou en augmentant les subventions.  

Des cadeaux à des entreprises

Le gouvernement Legault n’hésite pas à soutenir l’industrie forestière. IQ a fait un prêt de 120 M$ à Chantiers Chibougamau, en plus d’une injection de capitaux de 15 M$, pour relancer une usine de pâtes et papiers à Lebel-sur-Quévillon. Plus récemment, Québec a offert 25 millions $ pour venir en aide à trois des plus grandes papetières du Québec : Résolu, Domtar et Cascades. Le quart de l’aide financière sert à payer le transport de bois de l’Outaouais et des Laurentides vers l’usine Domtar de Windsor en Estrie. Il prenait jusqu’ici la direction de l’usine Fortress de Thurso, en Outaouais, qui est fermée.  

L’abandon du caribou

Environnementalistes et chercheurs ont tiré à boulets rouges sur la décision du ministre Pierre Dufour d’autoriser la coupe de près de 460 kilomètres carrés de forêts matures au nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean, alors qu’ils étaient sous protection administrative.  

Une soixantaine de chercheurs ont d’ailleurs signé une lettre ouverte pour lui demander de reculer. « Nous vous demandons de revenir sur cette décision et de travailler avec des experts sur des approches permettant d’intégrer la conservation de l’habitat essentiel du caribou et l’exploitation durable de notre forêt boréale », ont-ils écrit.  

Le gouvernement Legault a repoussé à 2023 l’application de la stratégie de rétablissement du caribou forestier, et M. Dufour se demande s’il est judicieux d’investir de l’argent pour sauver des hardes de caribous, à Charlevoix ou en Abitibi, par exemple.  

Le déclin de l’accès au territoire

De moins en moins de gens risquent de constater du haut des airs l’ampleur des coupes forestières dans le nord, car ces territoires pourraient être de moins en moins souvent survolés.  

En effet, Québec n’a toujours pas présenté de plan pour protéger l’accès au nord pour l’aviation de brousse.   

En novembre, le plus gros transporteur de brousse du Québec, Air Saguenay, a mis fin à ses activités. L’entreprise n’était plus rentable ni assurable. C’est un coup dur pour les pourvoiries du nord et les villégiateurs. De plus, ces hydrobases fournissaient le carburant à la plupart des pilotes de brousse.