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«Je me faisais traiter de sauvage» - Jemmy Echaquan Dubé

Sandra Godin | Journal de Montréal

Réalisatrice de six courts métrages, activiste et féministe, Jemmy Echaquan Dubé réalise un rêve d’enfance en devenant actrice. Après un parcours marqué par le racisme et l’intimidation, la jeune femme autochtone de 26 ans a décroché rien de moins qu’un premier rôle dans Fugueuse, la suite.  

Jemmy Echaquan Dubé est née dans la communauté attikamek de Manawan, dans les Laurentides. À six ans, à la suite de la séparation de ses parents, elle a déménagé à Joliette pour y faire son primaire.  

« On me disait : “Retourne d’où tu viens” », raconte-t-elle à l’autre bout du fil. Je me faisais traiter de sauvage. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Je ne pourrais même pas dire tout ce que j’ai vécu, j’ai un blocage dans ma mémoire par rapport à ce qui s’est passé là-bas. Mais je me souviens qu’à 14 ans, je ne voulais même plus être autochtone. » 

Au fil du temps, Jemmy a même perdu sa langue maternelle, qu’elle parlait pourtant très bien à l’âge de six ans.  

« Je ne pouvais plus communiquer avec mes grands-parents quand j’allais les voir. J’étais tellement triste. » 

Habitée par ce sentiment de tristesse, Jemmy Echaquan Dubé a entrepris de se reconnecter avec ses racines au milieu de l’adolescence et de recommencer à parler attikamek. 

Une fierté 

Ironiquement, elle fait aujourd’hui de sa culture sa plus grande fierté et est l’une des voix féminines autochtones les plus fortes de sa communauté. Elle est même porte-parole du Réseau jeunesse des Premières Nations, ce qui l’a amenée deux fois à l’ONU. 

Inspirée par la réalisatrice Alanis Obomsawin, elle a choisi la voix du cinéma et de la télé pour se faire entendre. En plus d’avoir réalisé six courts métrages, elle travaille pour l’organisme Wapikoni en tant qu’adjointe à la distribution et aide-cinéaste. Elle planche sur un documentaire et un long métrage. 

Elle a accepté ce rôle de Daisy, une prostituée exilée à Montréal, pour donner « une visibilité » à sa communauté, sous-représentée au petit écran québécois.  

 « J’ai donné beaucoup de moi-même en Daisy, confie-t-elle. On dirait que c’est moi quand j’avais 16 ans, sans tomber dans la prostitution. Mais de donner autant d’amour, d’être résiliente, de savoir à qui tu veux donner ta confiance... J’avais l’impression de revenir à l’ado que j’étais. » 

Devenir un modèle 

Et le public n’a pas fini de la voir à l’écran. Depuis le début de la diffusion de la deuxième saison de Fugueuse, elle a déjà reçu des propositions de rôles. 

« Le fait de voir une autochtone à la télé, j’espère qu’il y a des jeunes qui vont pouvoir s’y identifier, et qui vont peut-être se dire qu’ils ont envie de se voir là aussi. Dans mon adolescence, je n’avais pas vraiment de modèle en qui me voir, sauf ma grand-mère. 

On peut tout faire dans la vie, conclut-elle. Il faut juste avoir la volonté et utiliser ce que tu as vécu pour faire quelque chose de meilleur. » 

Jouer pour la 1re fois 

Jemmy Echaquan Dubé et Kevin Ranély dans <i>Fugueuse, la suite</i>.

Photo courtoisie, TVA

Jemmy Echaquan Dubé et Kevin Ranély dans Fugueuse, la suite.

Jemmy Echaquan Dubé n’avait jamais joué devant la caméra. Ça ne l’a pas empêchée de décrocher, après trois auditions, un premier rôle dans la série de l’heure, incarnant l’un des rares personnages principaux autochtones du petit écran. 

Jemmy Echaquan Dubé y incarne Daisy, une prostituée qui s’est liée d’amitié avec Fanny (Ludivine Reding). La deuxième saison de la série dépeint, entre autres, la réalité des jeunes Autochtones qui vivent dans la rue. 

 « J’ai eu beaucoup de misère à jouer ça, de devoir sniffer à l’écran, par exemple, raconte-t-elle. Je suis tellement contre ça. Mais il ne faut pas oublier que ça existe et c’est pour ça que l’émission Fugueuse est là. Pour mettre en lumière ces réalités. Mais il fallait le faire de la bonne façon. » 

Elle s’est donc impliquée sur le plateau pour ne pas que la série tombe dans les clichés. 

« J’ai pris la peine de communiquer si je n’aimais pas certaines scènes, si je voyais quelque chose qui ne se fait pas. C’est arrivé. C’est juste une incompréhension de l’un et de l’autre, un manque de communication. Mais ils étaient ouverts aux changements. Il fallait que les producteurs le soient pour ne pas se tromper envers les autochtones », soutient-elle. 

Vaincre sa timidité 

L’été dernier, la production de Fugueuse a fait le tour des communautés autochtones pour faire un appel aux auditions et dénicher de nouveaux talents. Jemmy Echaquan Dubé, qui s’est préparée au tournage avec l’aide d’un coach, a dû vaincre sa timidité sur le plateau. 

« Je ne parlais pas assez fort, précise-t-elle. On me l’a répété assez souvent, surtout qu’on était au milieu des rues de Montréal, où il y a beaucoup de bruit. Il fallait que je monte la voix, même si c’était des scènes fortes en émotions, et que j’améliore ma diction. »

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