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Pascale Drevillon ou l'urgence de vivre

Nicolas Fauteux | Agence QMI

«Ça n’a pas d’importance si on est trans, hétéro, gai, queer, parce que, dans le fond, on est tellement tous pareils.» Pascale Drevillon, actrice et trans assumée, fait du théâtre engagé, du cinéma éclaté et joue maintenant une série au petit écran, avec son rôle de Maria dans «Fugueuse la suite». Son histoire, ponctuée de moments difficiles, mais aussi de bonheurs, elle nous la raconte pour mieux briser les tabous.

Parlez-nous d’abord un peu de votre famille...

Ma famille est d’origine française. Ma mère est arrivée au Québec à 10 ans, de Casablanca, au Maroc. Ç’a été difficile pour elle de s’adapter au Québec. C’était très différent, ici, dans les années 1960. Moi, j’ai grandi à Mont-Rolland, près de Sainte-Adèle, dans les Laurentides. J’ai cinq demi-frères, dont un beaucoup plus vieux issu du premier mariage de ma mère, et les autres des autres mariages de mon père et de mon beau-père. Le trio magique qui a été essentiel dans ma croissance, c’est celui que je formais avec ma mère et ma grand-mère.

Quand avez-vous commencé à sentir que vous étiez différente des autres garçons?

Je ne suis pas comme ceux qui disent: «Moi, je l’ai su vers trois ou quatre ans...», mais je pense que j’ai réalisé très tôt que je n’étais pas tout à fait un garçon ni tout à fait une fille. En même temps, j’ai été frappée par le fait qu’on séparait toujours les deux sexes, une sorte de système binaire qui ne laissait pas d’autres options.

En grandissant, comment s’est déroulée votre quête identitaire?

Vers sept ans, je me suis confiée à un moniteur de camp de jour. Je lui ai dit que j’aimerais me marier dans une robe blanche, sauf que... disons que ça n’a pas passé et que ça a parti des rumeurs dans le village, comme on dit. Ensuite, à l’adolescence, c’est devenu clair pour moi que j’aimais les garçons. Il a fallu que je découvre qui j’étais. Ce n’était pas qu’une question de préférence, c’était une question identitaire.

Quelle réponse avez-vous trouvée?

À 15 ou 16 ans, j’ai vu un documentaire sur une trans qui travaillait comme hôtesse de l’air. Elle avait fait la transition et elle était une femme totalement épanouie. C’était la première fois de ma vie que je voyais un tel modèle et ça a provoqué un déclic dans ma tête. C’était une possibilité que je n’avais pas envisagée, une révélation. À partir de là, les choses ont vraiment déboulé et j’ai commencé par mieux assumer ma féminité. Je me suis dit: «OK, je me comprends, je suis une femme, ¨here I am!¨»

Adolescente, vous avez tout de même dû subir une certaine intimidation...

C’est vrai. C’est le prix de l’authenticité. Ç’a été très dur de la fin du primaire jusqu’en quatrième secondaire. Il y a eu une escalade jusqu’à ce que la violence éclate un peu. Dans les corridors, il y a des garçons qui aimaient me piquer dans le dos ou dans les flancs avec des punaises. L’apogée de cette période, c’est quand quatre ou cinq garçons m’ont lancé des roches alors que je rentrais de l’école avec ma meilleure amie. J’ai tout déballé à ma mère sur ce que je vivais à l’école, elle ne le savait pas vraiment, car, pour moi, il y avait de la honte rattachée à cette intimidation.

Que s’est-il passé ensuite?

La police s’en est mêlée et a menacé les jeunes de leur donner des casiers judiciaires. À partir de là, ça a cessé. Heureusement, ils ont compris que ce qu’ils faisaient était répréhensible.

Avez-vous subi une transformation complète?

Oui. Mais en 2006, ce n’était pas comme aujourd’hui. La question trans était plutôt ignorée, on n’en parlait pas vraiment dans les médias ni sur internet. C’était très tabou. Trouver l’information qu’il me fallait a été extrêmement difficile. En même temps, je ressentais comme une urgence de vivre cette transformation. En plus, je venais de faire ma première année en théâtre à Lionel-Groulx, où on ne m’attribuait que des rôles de garçons.

Quel effet cela vous faisait?

C’était frustrant et presque douloureux pour moi. Même si je n’étais pas que femme, car il y a du gris en chacun de nous, j’avais besoin de revendiquer cette image de féminité. Ça m’a permis de vivre ce qu’on appelle l’euphorie du genre: je suis devenue cette femme que je suis et je me sens bien.

Après votre transformation, avez-vous eu des doutes ou des sentiments ambivalents?

Honnêtement, non. Je n’ai jamais eu un seul doute par rapport à cette chirurgie. Après coup, j’ai peut-être vécu une année ou deux d’inconfort par rapport au fait de dévoiler ma nouvelle personnalité aux gens que je connais. Mais personne ne l’a mal pris parce que j’ai toujours essayé d’être la plus authentique possible. Depuis l’âge de 17 ou 18 ans, je me suis toujours entourée de gens qui me connaissaient, me comprenaient et m’aimaient. C’est la clé du succès pour les personnes trans.

Ces dernières années, vous avez multiplié les performances artistiques et théâtrales qu’on pourrait qualifier de marginales... Avec «Fugueuse la suite», vous faites un saut à la télé davantage grand public. Pensez-vous que ça aura une influence sur la perception des gens de la question trans?

Je pense que ce que l’équipe de «Fugueuse» a fait de mieux pour en parler, ç’a été de m’engager. Je ne dis pas ça pour me lancer des fleurs, mais parce que ça donne une certaine représentativité. En plus, je suis motivée. C’est moi qui suis allée chercher le rôle. Dès que j’ai vu que le «casting» s’en venait, j’ai dit à mon agent: «Hé! C’est moi qui dois avoir ce rôle-là!» Et je l’ai eu. Et oui, ça va brasser des choses parce que beaucoup de gens n’ont jamais été en contact avec une trans.

Pour les trans, diriez-vous que la vie est plus difficile en région que dans une ville comme Montréal?

Oui, vraiment. Comme mon personnage de Maria, j’essaie d’être une lumière dans le noir pour tous les jeunes qui se sentent différents. Elle est tellement merveilleuse, elle est un phare pour beaucoup de jeunes de la rue qu’on voit dans «Fugueuse». C’est sûr que pour ceux qui vivent en région et qui n’ont pas de réseaux, de ressources ou d’appuis, il y a un manque. Mais avec internet, si on veut réellement trouver, ça se fait. Et puis, les mouvements activistes rejoignent de plus en plus de gens en région.

Pour vous, à quoi ressemblerait un monde idéal?

C’est beaucoup de choses, mais je pense que ça commence par une acceptation de la fluidité. L’être humain ne fonctionne pas seulement dans un monde binaire, mâle et femelle, nous sommes des créatures complexes à 360 degrés. Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Il faut qu’il y ait plus d’inclusion et de représentativité. Il faut donner la parole à tout le monde et que tout le monde ait des chances égales, sans injustice et sans tabous.

Retrouvez Pascale Drevillon dans «Fugueuse la suite», le lundi à 21 h, à TVA. La comédienne présentera à nouveau sa création théâtrale «Genderf*cker», du 26 au 29 février, à l’Espace Libre, à Montréal (espacelibre.qc.ca).