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Laïcité, la tempête parfaite

Emmanuelle Latraverse | TVA Nouvelles

La controverse était aussi prévisible que la neige en hiver. Le jour allait venir où on apprendrait que des fonds fédéraux servent à financer un recours contre la loi 21 devant les tribunaux.  

C’était écrit dans le ciel. Et ce n’est pas le fruit d’un sombre complot du gouvernement Trudeau qui «réussit à faire par la porte d’en arrière ce qu’il ne peut pas faire par la porte d’en avant».  

Il faut plutôt blâmer les fondements même du Programme de contestation judiciaire fédéral.  

On comprend plusieurs Québécois d’être plutôt mal à l’aise, sinon indignés, de voir que «l’argent de leurs taxes et impôts» sert à contester une loi légitimement adoptée par l’Assemblée nationale.  

Or c’est l’objectif même de ce programme: donner les moyens à des groupes minoritaires de poursuivre leur gouvernement sur la base de leurs droits linguistiques ou des droits de la personne.  

Le rouleau compresseur du multiculturalisme?  

Le gouvernement Legault n’est pas le premier à s’inquiéter des conséquences de ce programme peu connu.  

Objectivement, il n’a jamais fait l’unanimité dans le reste du Canada, vu par plusieurs comme un symbole de l’activisme judiciaire, un moteur fort efficace pour imposer le multiculturalisme libéral.  

Pour preuve, tant les conservateurs de Brian Mulroney, que ceux de Stephen Harper l’ont aboli lors de leur passage au pouvoir.   

Le ministre John Baird affirmait même que ça n’a «aucun sens pour le gouvernement fédéral de subventionner des avocats pour qu’ils contestent des lois que le gouvernement met en place».  

Le Québec n’est donc pas le seul à éprouver un malaise.  

Mais avant de trop rapidement le dénoncer comme un outil d’assimilation de l’identité québécoise dans le contexte de la loi sur la laïcité, il faut rappeler qu’au fil des ans, ce programme s’est révélé un outil fort utile pour l’avancement de plusieurs droits fondamentaux.   

Le programme a en effet financé de nombreux recours sur l’équité salariale, la légalisation du mariage gai, l’accès aux prestations d’assurance emploi pour les personnes âgées, le droit d’obtenir un procès au criminel dans sa propre langue et j’en passe.  

C’est d’ailleurs pourquoi le Bloc québécois fut si longtemps un farouche défenseur de ce programme!  

Au pays des contradictions!  

Nous nous retrouvons aujourd’hui avec le Bloc québécois qui a tant dénoncé l’abolition du programme en 2006, s’insurger devant le fait que celui-ci serve à financer un recours contre la loi 21.  

En effet, il était facile de célébrer le programme lorsqu’il servait à protéger les Franco-Ontariens contre l’abolition de l’hôpital Montfort aux mains de Mike Harris! Facile d’en chanter les vertus dans l’avancement des droits des gais. Pas trop compliqué de se réjouir de voir des lois ontariennes ou fédérales remises en question.  

Sans surprise, là où le bât blesse, c’est lorsque le principe s’applique à l’Assemblée nationale!   

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains au sein du mouvement souverainiste dont le candidat à la chefferie Frédéric Bastien ont toujours vu ce programme comme «l’arme par excellence utilisée par les partisans du multiculturalisme canadien», fruit de la «logique du régime fédéral qui vise à saper l’identité distincte du Québec».  

N’empêche personne ne peut se surprendre que les opposants à la laïcité, dans la logique du multiculturalisme, fassent appel à cet outil pour contester la loi 21, contester ainsi l’affirmation nationaliste de l’Assemblée nationale inhérente à cette loi du gouvernement Legault.   

L’outil est à leur portée de main, pourquoi s’en priveraient-ils?  

Stratégie perdante pour Trudeau  

Le gouvernement Trudeau était bien conscient de la charge idéologique qui venait avec le retour du Programme de contestation judiciaire en 2018. C’est justement pour se protéger des accusations d’ingérence politique qu’il a confié toute la gestion du programme à un organisme indépendant au sein de l’Université d’Ottawa.  

Voilà pourquoi Justin Trudeau et ses ministres ont plaidé mercredi qu’ils n’ont rien à voir avec le choix d’octroyer 125 000 $ à la Commission scolaire English Montréal pour contester la loi 21. Ils ont raison. Ce sont sept juristes de renom et de tous les horizons qui ont pris la décision.  

Mais ça ne règle pas le problème philosophique et donc politique derrière cette démarche.  

Peu importe qui a décidé, un programme fédéral finance la contestation d’une loi votée par l’Assemblée nationale, une loi surtout qui comporte une forte charge d’affirmation identitaire du Québec face aux valeurs prépondérantes de multiculturalisme au Canada.  

Le gouvernement Trudeau se retrouve donc dans la situation surréelle où il n’a aucun contrôle sur un débat dans lequel on lui prête à juste titre des intentions puisque son opposition à la loi 21 est bien connue.  

Il paie ainsi le prix de son discours ambigu pendant la campagne électorale...

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