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Crise autochtone: À d’autres de régler le problème

Emmanuelle Latraverse

Grand revirement, Justin Trudeau a déclaré que les barricades en appui aux Wet’suwet’en qui étranglent l’économie canadienne doivent être démantelées. Il a durci le ton. Sauf que son ministre de la Sécurité publique a dit exactement la même chose à la Chambre des Communes jeudi.  

Alors que s’est-il vraiment passé vendredi ?    

Justin Trudeau a baissé les bras. Il demeurera disponible pour le dialogue, mais laisse à d’autres le poids de prendre les décisions les plus difficiles, avec toutes les conséquences potentielles sur l’économie et la stabilité du pays.  

Un aveu d’échec  

On comprend le premier ministre d’avoir sonné la fin de la récréation.   

Tel que lui-même l’a exprimé: «Nous ne pouvons avoir un dialogue lorsqu’une seule des deux parties est présente à la table.» En effet, en ignorant éhontément les appels au dialogue du gouvernement, les chefs héréditaires Wet’suwet’en au cœur du conflit ont clairement indiqué qu’ils n’avaient aucune envie de négocier. Pour eux, c’est tout ou rien.  

On comprend aussi le premier ministre d’avoir voulu adopter la méthode douce au départ. Il n’y a rien comme faire preuve d’ouverture et de respect pour ensuite avoir les moyens de justifier la ligne dure.  

Le problème, c’est que Justin Trudeau est allé bien plus loin.   

Mardi, lors de son discours aux Communes, il a fait de ce bras de fer, un test de la réconciliation. Il a ainsi refusé de faire la différence entre une poignée de chefs héréditaires Wet’suwet’en et militants Mohawks et l’ensemble des revendications légitimes des Premières Nations.  

Faut-il rappeler qu’il a évoqué qu’exiger le démantèlement des barricades ferait du Canada «un pays de différences irréconciliables où les gens parlent, mais refusent de s’écouter». Or c’est justement ce qu’il a fait vendredi.  

En se drapant dans la vertu des principes comme la réconciliation, la sauvegarde de notre démocratie, la lutte contre le populisme, il a fait monter les enchères.  

C’est parce qu’il a plaidé que seule sa forme de patience était digne de notre démocratie, que son recul soudain est d’autant plus spectaculaire. Un lamentable aveu d’échec.    

Finalement, difficile de ne pas croire que l’angoisse grandissante de son caucus et la colère de la population n’ont pas finalement eu raison des grands principes qu’il énonçait pourtant mardi.  

On fait quoi maintenant ?  

Maintenant que Justin Trudeau s’est rallié à l’idée que «les barricades doivent être démantelées maintenant», la question demeure entière: c’est quoi le plan ?  

Soyez rassurés, le premier ministre est toujours disponible pour discuter avec les leaders autochtones. Pour le reste, il laisse ça à d’autres. Après tout, Ottawa en est revenu à son argument du Jour 1 : c’est aux provinces à faire respecter les injonctions.  

C’est comme une partie de roulette russe. Cinq chances de passer au travers.  

Une première chance que les leaders autochtones modérés convainquent leurs homologues plus radicaux de plier bagage.  

Une seconde chance que les Mohawks à Kahnawake et Tyendinaga n’aient pas interprété sa nouvelle ligne dure comme le signal parfait pour commencer à s’armer en vue d’un affrontement.  

Une troisième chance que la Sûreté du Québec et la Police provinciale de l’Ontario réussissent à coordonner leur action parfaitement.  

Une quatrième chance que le plan des forces de l’ordre soit exécuté sans imprévus, sans affrontements avec les Peacekeepers et sans violence.  

Ce serait génial si ça fonctionnait.  

Le problème c’est que l’étape d’après, la cinquième c’est le scénario du pire, c’est l’escalade, la violence, ses conséquences dramatiques sur l’ensemble du pays.  

Vous me direz que ces scénarios ont toujours été possibles, que Justin Trudeau voulait justement les éviter avec sa politique de conciliation. C’est absolument vrai. Or, en rejetant sur les provinces le poids de faire démanteler les barricades avec tous les risques que ça comporte, il a laissé la cruelle impression qu’il s’en lave les mains.  

C’est ainsi que vendredi soir, des chefs héréditaires Wet’suwet’en et des membres de la communauté Mohawk de Tyendinaga dansaient pour célébrer leur alliance, alors que le reste du pays retenait son souffle.

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