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Des éleveurs inquiets pour leurs bêtes à cause du blocus

Dominique Scali - Le Journal de Montréal

Blocus éleveurs

Collaboration

Des éleveurs québécois craignent de voir leurs poussins souffrir d’hypothermie ou leurs porcelets contracter la grippe si jamais ils n’arrivent plus à chauffer leurs fermes en raison des blocus des chemins de fer.  

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« Le cœur me débat, dit le producteur de porcs David Vincent. On se demande : les animaux vont-ils être corrects ? »  

« C’est stressant. On deal avec du vivant », résume l’éleveur, qui œuvre à Sainte-Séraphine, dans le Centre-du-Québec.  

Il fait partie des producteurs agricoles qui commencent à être affectés par les barricades érigées sur des voies ferrées qui paralysent le transport de marchandises et de passagers un peu partout au pays depuis deux semaines.  

Les éleveurs sont touchés, car leurs installations sont souvent chauffées au propane, un combustible généralement transporté par train.  

Baisser le chauffage  

Plusieurs ont raconté au Journal que leur fournisseur de propane a déjà commencé à remplir leur réservoir à moitié pour être équitable envers tous ses clients.  

« Ce matin, on était en train de se dire qu’il va falloir baisser la température » afin d’économiser du propane, avoue M. Vincent à propos du bâtiment hébergeant ses porcs adultes.  

Une décision « crève-cœur », avoue-t-il, mais nécessaire pour s’assurer que les porcelets, eux, ne manquent pas de chaleur. Sans cela, les petits risquent d’attraper l’équivalent de l’influenza, et même de mourir, explique-t-il.  

« Je ne peux pas croire qu’on va laisser s’étirer ça [le conflit] jusqu’à perdre des oiseaux », s’inquiète Jean Lambert, producteur de volaille à Lévis.  

Chez lui, ce sont les poussins naissants qui ont besoin d’un environnement chauffé à plus de 32 °C, puisqu’ils n’ont pas encore de plumes.  

Il estime qu’il aura assez de propane pour accueillir les quelque 18 000 poussins qu’il attend jeudi prochain. « Mais il ne faudra pas que [le blocus] s’éternise. »  

« Le matin où on n’aura plus de propane, il y a des poussins qui vont commencer à mourir de froid », illustre-t-il.  

Le manque de chauffage serait aussi néfaste pour la volaille adulte. « Ça deviendrait très humide, le taux d’ammoniaque augmenterait. »  

Le poulailler de Jean Lambert, à Lévis, compte des milliers de poussins.

Photo courtoisie

Le poulailler de Jean Lambert, à Lévis, compte des milliers de poussins.

Nourriture  

Certains producteurs craignent aussi de manquer de nourriture pour leurs animaux. Crise pas crise, « les porcs mangent pareil », rappelle Stéphane Roy, éleveur à Danville, en Estrie.  

Son fournisseur de tourteau, sorte de soja transformé, lui a récemment demandé s’il pouvait en entreposer plus qu’à l’habitude afin de prévenir la pénurie.  

« Mais je n’ai pas de place de plus [...] Il faudrait vraiment que le gouvernement fasse quelque chose » pour débloquer la crise, dit M. Roy.  

« C’est la santé et la vie [des animaux] qui sont en jeu », s’impatiente Stéphane Barnabé, du regroupement Éleveurs de volailles du Québec.  

En plus de l’impact sur le bien-être animal, le blocus pourrait entraîner une perte de 75 millions de dollars pour l’industrie, qui compte près de 30 millions de poulets et de dindons en stock, indique M. Barnabé.  

Les animaux avant les foyers d’appoint  

Les fournisseurs de propane doivent dire non à de nombreux clients ces temps-ci dans le but de garder du combustible pour les besoins essentiels des poulaillers et porcheries, notamment.  

« On est dans une gestion intensive, très pointue » des stocks, explique Raymond Gouron, directeur général de l’Association québécoise du propane.  

Si son industrie est à ce point touchée par le blocus, c’est parce que le propane utilisé au Québec vient essentiellement de l’Ouest canadien. Quelque 80 % du gaz sont transportés par chemin de fer.  

Cette semaine, le ministère de l’Énergie a envoyé le mot d’ordre aux propaniers qu’il fallait entrer en mode économie. Ce plan nommé « mission Énergie » les oblige à prioriser certains clients pour s’assurer qu’ils puissent tenir le plus longtemps possible.  

Par exemple, les hôpitaux et les résidences qui utilisent le propane comme source principale de chauffage font partie des priorités, peut-on lire dans la lettre envoyée par le ministère.  

En deuxième priorité viennent les bâtiments de ferme qui hébergent des animaux, ainsi que les garderies et les pharmacies.  

Des mécontents  

M. Gouron se veut donc rassurant envers les agriculteurs, rappelant qu’aucun fournisseur n’est pour l’instant à sec au point de ne pas les approvisionner.  

Reste que ses membres reçoivent une multitude d’appels de clients à qui ils doivent dire non.  

Par exemple, c’est le cas de ceux qui ont un foyer comme chauffage d’appoint et qui attendent d’être renfloués. « Eux ne sont pas contents », avoue M. Gouron.     

Il s’agit de la deuxième crise en quelques mois pour l’industrie du propane, le transport ferroviaire ayant été paralysé cet automne pendant la grève du CN.  

Certains ont donc perdu confiance envers ce mode de transport. « Je capote. Ça n’a pas d’allure, ce qui se passe », dit Dominic Beauchemin, président de Mazout et Propane Beauchemin.  

Il a réussi à trouver des camions pour acheminer son propane grâce aux contacts qu’il s’est faits cet automne. « Mais ça me coûte plus cher pour opérer », note-t-il, estimant sa perte de rentabilité à 10 %.  

Pendant ce temps, il voit d’autres propaniers plus petits au bord de la détresse. « Il y en a un aujourd’hui qui me disait : “j’aurais besoin de 10 000 litres” », illustre M. Beauchemin.  

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