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La liberté de la presse sous pression en Russie

Andrée Ducharme | TVA Nouvelles

«Il n’y a jamais eu autant de journalistes tués, arrêtés, emprisonnés et censurés de toutes sortes de façons», dit Nadezhda Azhgikhina, ex-vice-présidente de la Fédération européenne des journalistes, aujourd’hui directrice de PEN-Moscou. Elle était invitée par le Ski club international des journalistes pour discuter de liberté de presse en Russie.

La directrice de PEN-Moscou Nadezdha Azhgikhina

Crédit photo: Vsevolod Pulya

La directrice de PEN-Moscou Nadezdha Azhgikhina

C’est en 1990 que la Russie adopte sa toute première loi sur la liberté d’expression. Une loi «minimaliste», de l’aveu même de madame Azhgikhina.

300 journalistes morts ou disparus

Depuis, «plus de 300 journalistes ont été tués, ont disparu ou sont morts dans des circonstances troubles» en Russie, affirme-t-elle devant une centaine de journalistes de 25 pays rassemblés près de Sotchi à la fin janvier. Entre 10 et 20 par année. Même s’il a choqué l’opinion publique internationale, le meurtre de la journaliste politique Anna Politkovskaïa, en 2006, n’a pas mis fin aux violences contre les journalistes, déplore madame Azhgikhina.

La Russie figure parmi la douzaine de pays où l’impunité des meurtres de journalistes reste solidement ancrée, indique un rapport du Comité pour la protection des journalistes publié en octobre dernier. La Syrie et le Mexique sont pour leur part les pays les plus meurtriers pour les travailleurs de l’information.

On marque même depuis quelques années la « Journée à la mémoire des journalistes morts en devoir» en Russie, le 15 décembre.

30 nouvelles lois limitant la liberté de presse

La liberté de la presse en Russie subit également de nombreuses attaques, en particulier de la part du gouvernement, ajoute Svetlana Kuzevanova, avocate au Centre de défense des médias, une ONG financée par des organisations européennes, hollandaise et britannique notamment, et des fonds privés.

L'avocate Svetlana Kusevanova, à gauche, donne des exemples de sites internet fermés en Russie.

Crédit photo: Vsevolod Pulya

L'avocate Svetlana Kusevanova, à gauche, donne des exemples de sites internet fermés en Russie.

«Dans les 10 dernières années, 30 nouvelles lois ont été adoptées pour limiter la liberté de presse, dit-elle. C’est, par exemple, interdit d’insulter le gouvernement. Les lois rendent le travail journalistique très difficile.»

Les tribunaux peuvent évoquer 19 raisons différentes pour fermer des sites internet. Des préjugés contre le gouvernement, par exemple. Quelque 15 millions de sites ont été bloqués ces dernières années. 15 millions!

Lorsqu’elle a commencé sa pratique, à la fin des années 90, Me Kuzevanova défendait surtout des journalistes contre des plaintes de citoyens ou d’entreprises qui revendiquaient le droit à la vie privée. Aujourd’hui, la plupart des plaintes proviennent de représentants du gouvernement qui accusent journalistes et médias de diffamation.

L’avocate estime que les lois restrictives du pays et la crainte de représailles peuvent encourager une certaine forme d’autocensure. Ce que Nadezdha Azhgikhina appelle «la sténographie du pouvoir»: rapporter les faits et gestes du président de façon superficielle et sans analyse aucune.

Les sept avocats du Centre de défense des médias sont très sollicités. En 2019, ils ont donné en moyenne 17 consultations par jour et ont plaidé 111 causes devant les tribunaux russes. Ils ont également soumis 13 causes à la Cour européenne des droits de l’homme, souvent le dernier recours pour faire valoir la liberté de presse.

Une caricature «insultante»

Un exemple: une caricature montrant le président Poutine, le poète Pouchkine et Jésus discutant, en sous-vêtements, un verre de vodka à la main. «Insultant pour des figures religieuses importantes», a tranché le tribunal russe qui a retiré la caricature. Le Centre de défense des médias a porté la cause devant la Cour européenne. On attend sa décision.

Pour Nadezdha Azhgikhina de PEN-Moscou, les normes professionnelles et les codes d’éthique sont les meilleurs outils des journalistes. Mais elle dit qu’il faut plus: impliquer les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs dans la défense d’une presse forte et indépendante.

En juin 2019, une forte mobilisation populaire a fait libérer Ivan Golounov, un journaliste qui enquêtait sur la corruption dans l’industrie des pompes funèbres russes. Les autorités l’accusaient de possession de drogue...

Plus encore que la violence contre les journalistes et les lois restrictives, madame Azhgikhina voit la mondialisation et le manque de ressources comme le principal défi des médias aujourd’hui. Elle dit que certains pensent qu’on n’a plus besoin de journalistes, puisque tout le monde peut diffuser de l’information sur internet. «Des oligarques disent qu’on devrait mettre les journalistes et le journalisme dans des musées, sur des tablettes et même à la poubelle», illustre-t-elle.

Quant à la propagande russe, Nadezha Azhgikhina ne s’en inquiète pas outre mesure. «La Russie est un très grand pays, très diversifié, dit-elle. J’ai grandi en Union soviétique. Je connais la vraie propagande d’État, forte. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus d’utilisateurs d’internet qui ne se rencontrent jamais, comme sur Facebook, que de téléspectateurs.»