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Kim Clavel, de boxeuse à infirmière

Mathieu Boulay | Journal de Montréal

Coronavirus - Covid-19

Courtoisie

Depuis l’annonce du premier cas de COVID-19 au Québec, le premier ministre François Legault a parlé de nos « anges gardiens » en parlant de tous les membres du système de santé. Leur apport est crucial dans le combat contre la pandémie qui frappe le Québec de plein fouet depuis trois semaines.   

Les médecins, les infirmières, les préposés aux bénéficiaires et les ambulanciers sont en première ligne afin de soigner et de prévenir la propagation de ce virus infectieux qui a touché maintenant plus de 850 000 personnes dans le monde, dont 4000 en sol québécois.     

Le prochain récit est celui de Kim Clavel. Le grand public la connaît surtout en raison de sa carrière de boxeuse professionnelle. Dans le monde du noble art, tous les intervenants savent que « KK » est infirmière à la pouponnière du Centre hospitalier régional de Lanaudière à Joliette.     

Afin de poursuivre son ascension dans les classements mondiaux, elle a décidé de prendre une année sabbatique de son métier d’infirmière. Elle pensait alors avoir rangé son uniforme et son stéthoscope jusqu’en août 2020.     

Toutefois, elle s’est rendu compte que la vie pouvait lui réserver des surprises. Le 11 mars, elle apprend que son duel du 21 mars est annulé. Son combat est déplacé à Québec par son promoteur Yvon Michel. Nouvelle déception, il est à nouveau annulé quelques jours plus tard.     

« Ce fut comme un double knock-out, a expliqué Kim Clavel en entrevue téléphonique avec Le Journal de Montréal. Je capotais, et je n’en revenais pas. J’ai pleuré parce que je m’étais tellement investie et que j’avais travaillé fort pour ce combat. »    

« Pour ce camp, j’avais mis beaucoup de sous et d’efforts pour élever ma boxe de plusieurs crans. »  

EOTTM

Photo d’archives, Pierre-Paul Poulin

Deux étages à elle  

Après une journée où elle a essuyé ses larmes de déception et de frustration, Kim ne voulait pas se tourner les pouces à son domicile. Ce n’est pas dans sa personnalité.     

Elle a donc levé la main pour renouer avec son métier d’infirmière pour donner un coup de main au champ de bataille avec ses collègues.     

Le système de santé québécois a besoin de toutes ses paires de bras disponibles pour traverser la tempête de la COVID-19. Une agence lui donne des quarts de travail de soir et de nuit dans le grand Montréal depuis deux semaines.     

Justement, on l’a attrapée après une nuit qui « s’est bien déroulée », selon elle.     

« Cette nuit, j’étais dans un CHSLD de Montréal. Il manque tellement de personnel que j’avais deux étages à superviser.     

« Ç’a bien été, mais il y a un gros manque de personnel partout. J’ai remarqué qu’il y a plusieurs personnes qui ont peur d’aller travailler parce que plusieurs CHSLD ont maintenant des cas positifs à la COVID-19 entre leurs murs. »    

Protection en deux temps  

Pendant leurs points de presse quotidiens, le premier ministre Legault, le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, et la ministre de la Santé, Danielle McCann, se font poser des questions récurrentes sur la protection du personnel de la santé. Ç’a été encore le cas mardi.     

Ils ont joué la carte de la transparence en disant que « c’était très serré » dans les quantités disponibles. Sur cette question, Kim Clavel avait noté un changement positif dans les derniers jours. Elle énumère les mesures de sécurité qu’elle prend avant d’entrer dans chaque chambre.     

« On met des lunettes, des pantoufles, une jaquette jaune et des gants. Puis, tu dois écrire ton nom avec l’heure exacte sur une feuille. Si cette personne est atteinte de la COVID-19 et que tu as des symptômes par la suite, tu peux savoir quelle personne exacte t’a infectée.    

« C’est un adversaire invisible. Par contre, lorsqu’on est bien informé et qu’on fait bien les choses, les risques sont moindres. Par exemple, je me change avant d’arriver à la maison. Il y a beaucoup d’étapes à suivre.    

« C’est sûr que nous sommes à risque. Je suis jeune et en santé. Il faut qu’il y en ait pour s’occuper de nos personnes âgées sinon il n’y aura plus personne pour eux autres. »    

Souffrance et tristesse  

Par contre, elle confirme que ce n’était pas la réalité lors de ses premiers quarts de travail.     

« J’ai commencé le 22 mars. Lors de ma première semaine de boulot, il n’y avait pas de matériel pour se protéger. Les gens ne faisaient pas attention. Ça m’avait sauté aux yeux.     

« Depuis deux ou trois jours, on dirait que le gouvernement a mis l’accent sur les CHSLD. Il y a beaucoup de règles et de procédures qui ont été mises en place. Par contre, il manque encore de matériel. Il n’y en a pas assez.     

« Au moins, je vois qu’il y a des efforts qui ont été mis là-dedans. »    

Durant les deux dernières semaines, Kim a travaillé dans des CHSLD de Repentigny, Terrebonne, Laval et Montréal. Bien sûr, il y a la COVID-19, mais aussi les autres maladies qui circulent au printemps.     

« C’est loin d’être évident. Les patients souffrent beaucoup. Il y a beaucoup d’isolement. C’est aussi la période des grippes et de la gastro. On est tous sur nos gardes parce qu’on ne sait pas si c’est un cas de COVID-19 ou une autre maladie. »    

Ce qui la touche davantage, c’est la détresse psychologique qui est très présente dans les CHSLD.     

« Les émotions, c’est ce qui est le plus dur à gérer. Dans ce type de situation, les personnes âgées deviennent anxieuses. Il y en a qui sont habituées à voir leurs familles chaque jour. Là, elles sont isolées. »    

Une psy à l’écoute  

En pleine nuit, les psychologues ne sont pas disponibles pour les patients. C’est souvent les infirmières qui ajoutent cette charge de travail sur leurs épaules.     

Lorsqu’elle a quelques minutes qui se libèrent à travers ses nombreuses tâches, l’athlète de 29 ans prend le temps d’écouter les patients qui ressentent le besoin de parler.     

« Je tente de jaser un petit cinq minutes avec eux. Au moment où j’essaye de sortir de la chambre, la personne me dit toujours de repasser quand je veux. Je sais que ça leur fait plaisir.     

« Par exemple, la nuit dernière, j’ai consolé une dame qui était habituée de voir sa fille quelques fois par semaine. Elle avait le cœur gros et elle n’arrivait pas à dormir.      

« Ça finit par venir te chercher. À la fin de mes quarts comme celui-là, je suis brûlée physiquement et mentalement. Il faut tout gérer. C’est pire qu’un entraînement de boxe. »    

Le monde va changer  

On parle beaucoup de la détresse psychologique des patients, mais il ne faut pas oublier les personnes sur la ligne de front. Celles qui ne comptent pas les heures depuis trois semaines.     

Kim Clavel n’est pas différente des autres intervenants de la santé. À son arrivée à la maison, elle est seule.     

« Je suis habituée d’aller au gymnase deux fois par jour, où je vois mes amis et mes entraîneurs. Cette ambiance me manque beaucoup. Là, je ne vois plus personne.     

C’est là que je réalise que sans la boxe dans ma vie, je suis assez seule. Quand je rentre dans mon appartement, il n’y a que mon poisson rouge. Je suis sur le point de me faire un ballon Wilson comme dans le film Seul au monde ! » lance-t-elle à la blague.     

À la fin de la crise, le Québec aura un visage différent. C’est le Dr Arruda qui le dit.     

« Je pense que ça va changer beaucoup de gens. Pas seulement moi, affirme Kim Clavel. Les gens sont en train de réaliser que tout ce qu’on a, c’est important.     

« Présentement, ils ne peuvent pas aller à plusieurs endroits. Ils n’ont pas la liberté qu’ils avaient avant la crise. Lorsque la situation va se résorber, les gens vont encore plus l’apprécier.     

« On voit beaucoup d’entraide présentement. Ça serait merveilleux qu’elle demeure lorsque ça va aller mieux. Je crois qu’on aura des leçons à tirer de cette situation. »