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COVID-19: urgence pour les sans-abris

Brigitte Noël et Brigitte Noël | Journal de Montréal

Photo Brigitte Noël

Des intervenants communautaires réclament plus d’efforts à la Ville de Montréal pour éviter qu’une éclosion de COVID-19 aussi importante que celle qui fait rage dans les résidences pour aînés ne survienne chez les sans-abris.   

«C’est urgent et tout le monde devrait s’en préoccuper, car notre système de santé n'est pas équipé pour une éclosion au sein de la population itinérante, atteste Jessica Quijano, du Foyer pour femmes autochtones. La mairesse a dit qu'elle ne voulait pas que cela devienne une crise humanitaire, mais ça en est une.»    

La semaine dernière, la ville annonçait qu'elle avait réquisitionné des chambres d’hôtel pour les sans-abris. Jessica Quijano déplore cependant le fait que ces hébergements sont réservés aux personnes itinérantes démontrant des symptômes de la COVID-19. Son organisation demande que ces logements soient plutôt mis à la disposition de toute la communauté itinérante.    

Serge Lareault, commissaire aux personnes en situation d’itinérance pour la Ville de Montréal, affirme que son équipe fait déjà des efforts «surhumains» pour subvenir aux besoins de cette population.    

«On a deux hôtels totalisant 80 chambres pour que les gens puissent attendre leurs résultats, explique-t-il. Si ces personnes-là sont négatives, elles retournent dans leurs refuges ou leurs résidences d'accueil, et si elles sont positives elles sont amenées au Royal Victoria, à l'unité médicale qui a ouvert ses portes la semaine dernière pour soigner les personnes qui sont positives.» Les personnes très malades se retrouvent à l’hôpital «comme toutes les autres».    

Mais Jessica Quijano croit qu’il faut mettre davantage l’accent sur la prévention : des chambres d’hôtel offertes à toute la population itinérante — qu’elle soit atteinte de COVID-19 ou non — permettraient aux gens de mieux s’isoler afin de se protéger. Pour les intervenants du milieu, un tel système permettrait aussi de centraliser l’information et les services. «Si nous avions un hôtel, nous pourrions livrer la nourriture et faire notre travail d’une façon beaucoup plus sécuritaire, dit Jessica Quijano. Elle ajoute que des médecins pourraient aussi être sur place pour gérer les enjeux de santé mentale et de sevrage.    

Serge Lareault affirme que son équipe a l’intention de continuer à répondre à la demande croissante pour plus d’hébergement. « Je peux vous confirmer qu’on est en train de discuter avec des hôtels, le nombre de places sera confirmé en temps et lieu. » Il signale que la Ville a aussi rapidement procédé au déploiement de plusieurs autres services.   

« Dans les 10 derniers jours, on a ouvert de nouveaux refuges, de nouveaux sites [comme] le Centre Jean-Claude Malépart près du Métro Frontenac, le Marché Bonsecours, l'ancien YMCA du Complexe Guy-Favreau », énumère-t-il.    

Jessica Quijano remarque toutefois que les dortoirs et les salles de bain partagées disponibles dans ces centres ne répondent pas aux directives de distanciation énoncées par la Santé publique.    

Autres lacunes   

De son côté, Dan Bigras, porte-parole du Refuge pour les jeunes, s'inquiète du manque de services offerts outre l’hébergement. « Moi, ce qui me préoccupe, c’est que les ressources habituelles sont obligées de fermer », dit-il, citant les sites d’injection supervisés et les centres de répit intérieurs qui ont dû mettre en pause leurs opérations.    

Il déplore aussi le fait que pour des raisons sanitaires, plusieurs entreprises refusent maintenant d’accepter l’argent comptant. « Quand t’es dans la rue et que ton seul revenu c’est quêter, t’as pas de “câlice” de carte, tu ne peux pas payer, se désole-t-il. Alors que déjà, tu crèves de faim, ils n’acceptent même plus ton argent. »    

M. Bigras croit également qu’il serait important d’adapter les services de dépistage aux besoins de la communauté. « J’aurais aimé ça des tests qui se font dans les refuges, dit-il. Car les gens qui sont en détresse mentale, aller se faire tester, il y en a plusieurs qui vont paranoïer, qui vont avoir peur, alors que dans les refuges, ils sont avec leurs intervenants qui les prennent par la main, qui leur expliquent et restent avec eux. »    

Moratoire sur les amendes   

Les contrevenants aux règles de distanciation sociale risquent des amendes salées. C’est pourquoi les intervenants demandent aux autorités d’être clémentes envers la population itinérante. « Tu ne peux pas donner une amende à quelqu’un qui n’a pas d’argent pour manger », affirme Dan Bigras.    

Selon Jessica Quijano, il serait ridicule de s’attendre à ce que les sans-abris se tiennent à deux mètres les uns des autres sur la rue. « Pour les femmes autochtones en situation d’itinérance, la distanciation sociale n'est pas sécuritaire, elles doivent se tenir ensemble, car elles sont souvent victimes d'agressions », dit-elle.    

Son équipe a aussi demandé au SPVM de limiter les interventions liées à l’utilisation et même à la vente de drogue. « En ce moment les gens souffrent, il y a beaucoup de misère et ce genre d’intervention n’a pas sa place. »    

Nouveaux enjeux   

Les intervenants du milieu affirment que la pandémie aura donné lieu à plusieurs nouveaux besoins dans la communauté itinérante. « Nous avons plusieurs clients qui ne s’étaient jamais tournés vers les refuges, car ils étaient capables de se débrouiller autrement, explique Jessica Quijano, mais maintenant, ils ne sont plus en mesure de gagner de l'argent. »    

Selon Serge Lareault c'est une itinérance auparavant invisible qui remonte à la surface: « Tout s’est arrêté pour les personnes de la rue, et on se rend compte de l’itinérance cachée, celle qu'on ne voyait pas, dit-il. Les personnes qui passaient la nuit dans les restaurants comme des Tim Hortons ou des McDonald’s, [...] comme tous ces commerces sont fermés, on voit des gens qui sont très mal pris. »    

Pointe d’espoir, il espère qu'après la crise, la société aura appris à aborder l’itinérance autrement. « Il faut réellement qu’on soit capable d’avoir un logement pour tous, ça nous aide pas en tant que société d’avoir des gens aussi mal pris. »