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Les défis du parlement «virtuel» canadien

Agence France-Presse

Avec des élus répartis sur six fuseaux horaires et des vols raréfiés pour cause de coronavirus, le Parlement canadien s'est rapidement converti aux vertus du télétravail, avec son lot de défis inattendus, voire cocasses.

Chaque mardi et jeudi depuis fin avril, les 338 députés canadiens se connectent à l'application Zoom depuis leur domicile pour participer virtuellement aux débats de la Chambre des communes d'Ottawa.

Les premières sessions n'ont pas échappé aux couacs techniques. «Vous m'entendez maintenant?» «Le ministre est coupé!» «Merci d'enlever la fonction silencieux». «C'est mon fils qu'on entend derrière moi, il n'a pas l'air très content».

«C'est une journée historique», avait néanmoins salué le Speaker (président) des Communes Anthony Rota, au lancement de cette expérience sans précédent au Canada.

 Couper le micro

«Nous ne devons pas être des vecteurs du virus», explique à l'AFP le député du Nouveau parti démocrate (NPD, gauche), Peter Julien.

«La seule façon de poser des questions de la part de nos électeurs et de demander des comptes au gouvernement sans mettre le public en danger, c'est un parlement virtuel», plaide-t-il.

Fini le chahut, les députés qui s'interpellent bruyamment, les débats houleux aux Communes. Même si un député a accusé le président d'être «un peu dictatorial» en menaçant de couper le micro aux coupeurs de parole.

Mais ces débats virtuels ne font pas que des heureux, notamment au sein de l'opposition conservatrice.

«Il est très difficile lors de ces sessions virtuelles de mettre un ministre ou le premier ministre sur la sellette», estime le cofondateur de l'organisation Democracy Watch, Duff Conacher.

Même son de cloche pour le chef du parti conservateur Andrew Scheer: il s'oppose depuis le début à ces sessions virtuelles qui, selon lui, limitent le rôle et la visibilité de l'opposition officielle au moment où le premier ministre, Justin Trudeau, multiplie les annonces lors de ses points de presse quotidiens.

Dans un souci de compromis, M. Trudeau, dont le parti libéral ne dispose que d'une majorité relative aux Communes, a accepté des sessions «physiques» le mercredi à Ottawa. Des sessions en présence d'une trentaine d'élus représentatifs des forces en présence, pour respecter la distanciation physique.

Cette alternance représente «un équilibre qui donne de très bons résultats», a réaffirmé vendredi le premier ministre.

S'il se dit heureux de pouvoir travailler de chez lui à Vancouver, au bord du Pacifique, le député Peter Julien reconnaît que l'exercice a ses limites.

«Lorsque vous avez des gens répartis tout au long de la plus grande (par la taille) démocratie du monde, c'est plus long de parvenir à contacter les gens au téléphone» qu'à Ottawa, où il suffit de traverser un couloir.

Lorsqu'un député de Terre-Neuve (est) commence à travailler à 8h30 le matin, il n'est ainsi que 4h00 à Vancouver.

Autre complication: des dizaines d'élus de circonscriptions rurales ont connu des problèmes de connexion en raison de liaisons internet plus faibles.

Morceaux d'intimité

Un rapport parlementaire publié vendredi souligne par ailleurs la nécessité de mettre en place un «système de vote électronique sécurisé» pour que le Parlement puisse devenir entièrement virtuel. Les députés n'ont jusqu'à présent voté que sur des projets de loi d'urgence liée à l'épidémie, en personne lors des séances réduites.

L'application Zoom, note-t-il, ne présente pas toutes les garanties de sécurité nécessaires lors des sessions à huis clos.

Le rapport souligne un autre défi: le télétravail entraîne des difficultés accrues pour les traducteurs parlementaires dans un pays bilingue anglais-français où chaque propos doit être traduit.

Les traducteurs se plaignent notamment de la qualité sonore souvent médiocre et de bruits électroniques divers qui augmentent maux de tête, douleurs auditives et fatigue.

Plusieurs députés ont également été rappelés à l'ordre par le président de la Chambre pour le choix des arrières-plans lors des sessions Zoom, qui doivent rester neutres selon l'étiquette parlementaire.

Par exemple, une imposante tête de cerf trônait sur le mur d'un élu, qui critiquait la décision du gouvernement d'interdire... les armes d'assaut.

Le ministre de l'Industrie Navdeep Bains s'est également attiré un rappel à l'ordre -mais également de nombreux commentaires positifs- pour un tableau accroché au mur de son bureau, montrant de nombreux turbans de toutes les couleurs.

«Apercevoir un bout du domicile des députés», estime Peter Julien, «a permis aux Canadiens d'en apprendre un peu plus sur leurs personnalités, ça les humanise».

Les partis devront décider dans les prochains jours s'ils poursuivent l'aventure du parlement virtuel au-delà du 25 mai.

Un député a suggéré une alternative: que les sessions physiques se tiennent dans la salle de hockey des sénateurs à Ottawa, dont les 17 000 places garantissent toute la distanciation sociale nécessaire.