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200 morts de la COVID-19 «oubliés» par télécopieur

Éric Yvan Lemay | Bureau d'enquête

La directrice générale de la Villa Val des Arbres, Mélanye Sagala, devant un télécopieur comme celui dont on se sert pour envoyer les bulletins de décès au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Photo Pierre-Paul Poulin

La directrice générale de la Villa Val des Arbres, Mélanye Sagala, devant un télécopieur comme celui dont on se sert pour envoyer les bulletins de décès au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Même en 2020, Québec comptabilise encore les décès de la COVID-19 par télécopieur et par la poste, ce qui a entraîné des erreurs et des délais dans le décompte des morts au cours des dernières semaines.

Plus de 200 décès ont ainsi été « oubliés » parce que des résidences pour aînés ou CHSLD n’ont tout simplement pas envoyé les télécopies des bulletins de décès à la direction de la santé publique de leur région. 

Il a parfois fallu des semaines avant que la situation soit corrigée et que les décès soient recensés.

Encore hier, le gouvernement a ajouté à son bilan du jour 22 décès survenus avant le 27 mai.

Les moyens de communication du siècle dernier continuent pourtant de jouer un rôle important dans le réseau de la santé, où l’on invoque des questions de confidentialité pour continuer de les utiliser. 

Un avis que ne partage pas un expert en sécurité informatique (voir plus bas).

Sans compter que la manipulation de papiers a été pointée du doigt lors des éclosions de COVID-19 dans les locaux occupés par le personnel de la santé publique de l’Estrie et de la Montérégie. Des dizaines d’infirmières et de membres du personnel ont été infectés, et un médecin est décédé en avril.

Des morts en retard  

Le 25 mai dernier, le premier ministre François Legault a annoncé 85 morts dans son bilan quotidien. Notre Bureau d’enquête a révélé le lendemain que la moitié de ces décès provenaient d’un seul et même CHSLD privé de Laval, qui n’avait pas envoyé ses télécopies pendant des semaines. Les décès remontaient jusqu’au 12 avril.

Depuis, le premier ministre a cessé de faire lui-même le bilan quotidien des décès, qui est plutôt rendu public par communiqué de presse. Le sous-ministre Yvan Gendron a quant à lui fait parvenir une lettre aux établissements pour rappeler la procédure de déclaration de décès.

Selon cette directive, en plus d’envoyer une copie du bulletin de décès par télécopieur à la direction de la santé publique régionale, les établissements de santé doivent en envoyer une autre par la poste à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). 

Le tout se fait dans une enveloppe préaffranchie envoyée sur le chemin Sainte-Foy, à Québec.

165 oubliés à Montréal  

En comparant ses données avec ceux de l’ISQ, la direction de la santé publique de Montréal a découvert qu’elle avait « oublié » 165 cas de décès liés à la COVID-19 seulement en mai.

« Les gens ont beaucoup de travail, ils sont parfois débordés. Des oublis sont faits. Quand on s’en aperçoit, on retourne vers les établissements pour obtenir la copie des bulletins de décès », explique Hélène Perrault, agente d’information à la direction de la santé publique de Montréal.

Au cours des derniers jours, la santé publique de la Montérégie a aussi comparé ses informations reçues par télécopieur avec ceux de l’ISQ pour se rendre compte qu’il lui manquait probablement des morts de la COVID-19. 

Le fax n’est pas plus sécuritaire, dit un expert        

Le ministère de la Santé affirme que le télécopieur est l’outil le plus sécuritaire pour traiter des données confidentielles à l’heure actuelle, une affirmation contredite par un expert en sécurité informatique.

Depuis le 14 avril, le ministère demande aux résidences et Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) de faire parvenir une copie de tous les bulletins de décès de patients morts de la COVID-19.

« Les formulaires [de décès] étant papier, le fax demeure pour l’instant la forme la plus sécurisée pour l’envoi de données confidentielles aux directions de santé publique », a indiqué par courriel, Marie-Claude Lacasse, du ministère de la Santé.

Un avis que ne partage pas un expert en sécurité informatique. Il estime que le recours au télécopieur est chose du passé. 

Grave problème  

« Pour la gestion de données, ils ne sont clairement pas en 2020. C’est un grave problème. On est plutôt dans les technologies des années 60 », dit le cofondateur du Hack fest, Patrick Mathieu.

Les données envoyées par télécopieur ne sont pas cryptées et pourraient être interceptées par une personne malveillante via la ligne téléphonique. 

« Même un courriel est plus sécuritaire », assure-t-il. 

Selon Patrick Mathieu, il est normal que le ministère de la Santé se préoccupe de la protection des renseignements personnels, mais il ne croit pas que la transmission de données par ordinateur serait moins sécuritaire que par télécopieur.

L’expert en informatique indique qu’il serait simple d’avoir des données sur les décès comptabilisés au moyen de simples bases de données sécurisées.

Il donne en exemple la technologie utilisée par Bonjour Santé pour la prise de rendez-vous avec un médecin en clinique.