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Le «Voir» ne sera pas relancé cet automne

Camille Dauphinais-Pelletier | Agence QMI

Le magazine culturel «Voir» ne reprendra pas ses activités cet automne et l'équipe de collaborateurs ne sera pas réembauchée.

«Notre modèle d’affaires repose grandement sur l’industrie culturelle, qui est gravement touchée par la crise et qui n’investira pas dans le projet «Voir» dans un avenir immédiat», peut-on lire dans un courriel interne signé par Nicolas Marin, président de Mishmash Média, dont le «24 Heures» a obtenu copie.

Selon le courriel, deux personnes seront mises à pied au cours des prochaines semaines et l'équipe de collaborateurs ne sera pas réembauchée en septembre.

«Il y a un besoin pour un média culturel fort et nous ne fermons pas la porte à relancer le projet «Voir» sous toutes formes si les conditions du marché sont favorables dans le futur», écrit également M. Marin.

«Le plan de relance est prometteur et ambitieux, mais être pertinent comme référence culturelle multidisciplines demande des moyens que nous ne pouvons pas justifier pour l’instant.»

Une grande perte 

Chroniqueur culturel depuis quatre ans au «Voir», Olivier Boisvert-Magnen se dit triste, mais pas surpris.

«Pour moi c’est une mort lente. Le plaster a été enlevé par petits bouts et ça a fait mal plusieurs fois», indique le pigiste qui a été mis à pied en mars.

S’il n’est pas amer de ses années passées au «Voir», M. Boisvert-Magnen se dit toutefois déçu de la manière dont l’annonce a été communiquée vendredi.

«J’ai appris la nouvelle d’un journaliste culturel. Ma rédactrice m’a dit ‘’tu regarderas tes courriels’’. Je n’ai même pas eu d’appel», avance-t-il.

Selon M. Boisvert-Magnen, il ne restait qu’une journaliste depuis les quatre mises à pied en mars dernier. 

«Je trouve triste de voir cette institution tomber et de savoir que mes enfants ne sauront pas vraiment c’est quoi le «Voir» parce que ça ne se sera pas rendu à eux», se désole-t-il.

C’est aussi un coup dur pour les jeunes artistes de la relève, moins couverts par les grands médias, pour qui «Voir» était devenu une tribune, estime-t-il.

«Les artistes de la relève me disent : à qui je peux écrire? On dirait que je ne sais plus quoi dire. Ils perdent une plateforme», soupire M. Boisvert-Magnen.

Une double crise 

Professeur à la faculté de journalisme de l’Université du Québec à Montréal, Jean-Hugues Roy estime qu’il s’agit d’un grand deuil prouvant encore la fragilité des médias et de l’industrie culturelle.

«La publicité ne peut plus financer l’information. Il faut se trouver de nouveaux modèles d’affaires», martèle-t-il.

M. Roy avait également travaillé pour le magazine dès son tout début dans les années 1980 alors que le «Voir» était encore publié de manière hebdomadaire.

«La COVID-19 a achevé «Voir», mais «Voir» était déjà malade. La pandémie n’a qu’accéléré sa mort», lâche-t-il.

Le «Voir» a été fondé à Montréal en 1986 et a longtemps été une référence dans le monde culturel. Il était publié sous forme de mensuel papier gratuit, mais vivait uniquement sur le web depuis février 2019.

«À mettre nos forces pour produire un magazine papier par mois, on finissait par ne pas tant développer le web et les moyens de monétiser la marque», explique M. Boisvert-Magnen.

Se définissant comme média culturel, le magazine «Voir» n’avait pas accès aux financements aussi aisément que les grands médias, d’après lui.

«Les médias culturels sont un peu le parent pauvre des médias. À part «Urbania Musique» et les radios communautaires, il ne reste pas grand-chose», pense M. Boisvert-Magnen.

Une situation que dénonce également M. Roy selon qui les crédits d’impôt annoncés par le gouvernement fédéral restent encore trop peu accessibles.

«Ça relance le débat ce que l’on fait avec Facebook et les géants du web. La balle est dans le camp de Steven Guilbeault [NDLR : le ministre du Patrimoine canadien] plus que jamais», ajoute-t-il.

Le magazine appartient actuellement à Mishmash Média, qui possède aussi «L'actualité». Au moment d’écrire ces lignes, ni le magazine et ni l’entreprise n’avaient retourné nos demandes.

- avec les informations de Gabrielle Morin-Lefebvre