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Onze résidences sous le radar durement frappées par la COVID

Sarah-Maude Lefebvre | Journal de Montréal

Maison Wilfrid-Grignon

Photo Pierre-Paul Poulin

Pendant que tous les regards étaient tournés vers les CHSLD, 11 ressources intermédiaires québécoises, ces établissements qui accueillent des patients plus autonomes, ont dénombré chacune plus d’une dizaine de morts de la COVID-19 en leurs murs, révèle une compilation effectuée par notre Bureau d’enquête. 

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Le Pavillon Marie-Victorin, une ressource intermédiaire (RI) située à Longueuil, a pratiquement eu autant de cas (31) qu’elle a de lits (37) depuis le début de la crise, ainsi que 10 décès. Treize employés ont aussi été atteints. À Sainte-Adèle, la Maison Wilfrid-Grignon, qui comporte 75 places, a recensé 68 cas et 13 morts. Seize employés sont aussi tombés malades.

Et ce n’est là que la pointe de l’iceberg puisqu’il est impossible d’obtenir des statistiques sur les RI de moins de 15 résidents pour des raisons de confidentialité, selon le ministère de la Santé.

Notre Bureau d’enquête a dû s’adresser à chacun des 22 CISSS et CIUSSS du Québec pour obtenir leurs données, car le ministère n’a dévoilé aucune statistique précise sur le nombre de cas ou de décès dans les RI, contrairement aux CHSLD ou aux résidences privées pour aînés. 

Plus de 60 % des résidents d’Héri­tage Plateau, à Montréal ont attra­pé­­ la COVID-19.

Photo Ben Pelosse

Plus de 60 % des résidents d’Héri­tage Plateau, à Montréal ont attra­pé­­ la COVID-19.

Peu d’inspections

Nous avons également découvert qu’aucune règle claire n’encadre les inspections en RI et qu’aucun rapport d’inspection n’est disponible. Chaque CISSS est libre de procéder comme il veut. 

Résultat : les inspections sont inégales à l’échelle du Québec, tout comme la qualité des services, reconnaît le ministère.

Selon les données compilées, des RI sont inspectées consciencieusement cinq fois par année. Mais dans d’autres régions, il n’y a jamais de visite formelle. On compte alors sur les employés pour rapporter les cas problématiques.

Le Conseil pour la protection des malades (CPM) presse le gouvernement d’instaurer des normes. Une ancienne dirigeante d’une ressource intermédiaire sonne aussi l’alarme.

« Il faut des inspections, mais il faut aussi faire des suivis des recommandations. Il faut tirer l’oreille de ceux qui ne les suivent pas, les menacer de leur faire perdre leur permis », dit le porte-parole du CPM, Paul G. Brunet.

La presque totalité des 37 résidents ont été infectés au Pavillon Marie-­Victorin, à Longueuil. Plus du quart en sont morts.

Photo Ben Pelosse

La presque totalité des 37 résidents ont été infectés au Pavillon Marie-­Victorin, à Longueuil. Plus du quart en sont morts.

Il faut agir

Actuellement, le ministère effectue des visites dans les RI seulement pour évaluer le travail des CISSS, notamment pour voir comment ils appliquent les programmes gouvernementaux. 

Des experts du domaine de la santé croient qu’il faut agir pour éviter que les ressources intermédiaires ne soient l’angle mort du système de santé.

« Comment des gestionnaires peuvent-ils prendre des décisions éclairées sans avoir de données probantes ? » demande Pierre-Luc Fournier, professeur à l’Université de Sherbrooke et spécialiste en gestion des opérations dans le secteur de la santé.

« Je ne suis pas certaine que ce soit la bonne chose [à faire que] de compter sur les employés pour dénoncer des situations », croit Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Une directrice démissionne

La coordonnatrice d’une ressource intermédiaire des Laurentides a claqué la porte en pleine pandémie, blâmant le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) d’avoir négligé d’intervenir pour freiner la contagion au sein de la résidence.

Pour Marjorie Ouimet, il est clair que le CISSS des Laurentides a manqué à son devoir auprès de la Maison Wilfrid-Grignon, à Sainte-Adèle. 

Cette ressource intermédiaire, qui héberge 75 résidents, a défrayé la chronique à plusieurs reprises en raison de la rapidité de l’éclosion de COVID-19. 

En renfort

En avril, une vingtaine d’employés du CISSS ont été appelés en renfort et le syndicat les représentant a décrié l’insalubrité des lieux. La mairesse de Sainte-Adèle, Nadine Brière, a aussi dénoncé le manque d’informations communiquées par le CISSS.

Mme Ouimet, une infirmière auxiliaire, a été responsable de la Maison Wilfrid-Grignon de la mi-mars à la mi-avril. Elle affirme avoir constaté plusieurs lacunes à son arrivée. 

« Il n’y avait même pas de plan de sécurité incendie », dit-elle. Aussi, la résidence n’aurait jamais été inspectée par le CISSS, d’après Mme Ouimet. 

La goutte qui a fait déborder le vase est survenue le 9 avril quand un résident soupçonné d’être atteint de la COVID-19 a refusé d’être placé en isolement. 

Trop tard pour l’intervention

Marjorie Ouimet a contacté le CISSS, responsable du volet médical de la résidence, pour savoir quoi faire et demander l’intervention d’une travailleuse sociale. 

Le CISSS aurait alors indiqué d’oublier l’isolement pour le moment et de laisser le résident récalcitrant dans sa chambre jusqu’au lendemain, aux soins des préposés aux bénéficiaires.

« Tu ne peux pas te débarrasser du cas juste parce qu’il est rendu 19 h ou 20 h et que tout le monde est parti [...] Ils ne voulaient pas se déplacer ou avoir à faire une intervention », déplore Mme Ouimet.

Mme Ouimet a remis sa démission le lendemain. 

« Je ne voulais pas partir en combat contre le CISSS. Je ne vais jamais gagner contre eux. J’ai préféré me retirer. » 

De son côté, le CISSS des Laurentides a indiqué ne pas vouloir commenter « le départ d’une employée qui n’avait aucun lien d’emploi avec le CISSS des Laurentides ». 

D’un extrême à l’autre 

La latitude donnée aux établissements de santé pour le suivi des RI fait en sorte que certaines sont inspectées une fois tous les trois ans, et d’autres, trois fois par année. Voici quelques exemples : 

  • Le CISSS des Laurentides dit compter sur son personnel travaillant dans les ressources intermédiaires (RI) pour « déceler au fur et à mesure les problématiques et les écarts de qualité afin de pouvoir les régler ».  
  • À l’opposé, les intervenants du CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean évaluent la qualité des services des RI tous les 18 mois. 
  • Le CISSS de la Côte-Nord procède à l’évaluation de la qualité des services tous les trois ans. Au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, c’est neuf fois plus, soit trois fois par année.  
  • Il y a quatre façons de faire à Montréal. Au CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, une inspection est effectuée deux fois par année, tandis qu’au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, on n’inspecte pas, mais on évalue la qualité des services en continu. 
  • Champion toutes catégories, le CISSS de la Gaspésie effectue au moins cinq visites d’inspection par année dans chaque RI.  

Le gouvernement provincial admet qu’il faut agir 

Québec avoue que la qualité des services est variable dans les ressources intermédiaires de la province et voudrait mieux les encadrer.

Appelé à commenter les grands écarts en matière d’inspection dans les RI, le ministère de la Santé et des Services sociaux a indiqué être conscient que les directives ministérielles sont appliquées de « manière inégale ».

« C’est la raison pour laquelle un système de contrôle de la qualité a été développé par le MSSS, en collaboration avec l’Université Laval, proposant un processus structuré, valide et objectif », nous a-t-on indiqué par courriel.

Un projet-pilote, d’une durée de six mois, était d’ailleurs en cours dans deux établissements de santé cet hiver et visait à définir un modèle à implanter dans toutes les ressources intermédiaires de la province.

L’initiative a toutefois été suspendue en raison de la pandémie de COVID-19. 

L’ABC des ressources intermédiaires 

C’est quoi ? 

Un établissement qui héberge des usagers qui ont besoin de moins de soins que ceux en CHSLD. Le CISSS/CIUSSS veille à l’aspect médical des patients alors que la RI s’occupe de l’hébergement, de l’alimentation et des soins de base du patient.

Combien en compte-t-on ?

On compte 9628 RI au Québec qui hébergent différentes clientèles, comme des personnes âgées (468), des jeunes en difficultés (5653), des personnes atteintes de déficience intellectuelle (2720), etc.

Sont-elles touchées par la COVID-19 ?

Selon les chiffres obtenus la semaine dernière, on compterait encore 37 milieux de vie avec au moins un cas confirmé parmi les résidents.

Les RI parmi les plus touchées 

Montréal 

  • Notre-Dame-de-la-Paix (110 lits) 51 cas, 15 décès 
  • Place Lacordaire (153 places) 24 cas, 14 décès 
  • Héritage Plateau (57 lits) 35 cas, 13 décès 
  • Lev-Tov (87 places) 63 cas, 13 décès 
  • Les Pavillons LaSalle (183 résidents) 38 cas, 12 décès 
  • Ciel bleu (104 places) 30 cas, 9 décès  

Laval 

  • Résidence Les Ficelles (93 places) 55 cas, 17 décès 
  • Résidence La Luciole (149 places) 39 cas, 14 décès  

Sainte-Adèle  

  • Maison Wilfrid-Grignon (75 places) 68 cas, 13 décès  

Longueuil 

  • Pavillon Marie-Victorin (37 places) 31 cas, 10 décès  

Saint-Basile-le-Grand 

  • La Maison Dauphinelle (73 résidents) 52 cas, 11 décès  

Méthodologie : Nous avons obtenu les statistiques cumulatives sur le nombre de cas et de décès dans les ressources intermédiaires de plus de 15 personnes touchées par le COVID-19 partout au Québec. Les statistiques sont les plus récentes et datent majoritairement du début juin.