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Le confinement à la source d’une deuxième vague, mais psychiatrique?

Myriam Lefebvre et avec la collaboration d'Alexis Magnival | Agence QMI

détresse psychologique

Photo courtoisie

Les effets du confinement sur la santé mentale se font de plus en plus ressentir et certains hôpitaux psychiatriques du Québec sont débordés.

Si les visites à l’urgence psychiatrique avaient largement diminué durant le premier mois de la pandémie, les patients souhaitant limiter l’engorgement des hôpitaux et diminuer leur risque de contracter le virus, celles-ci ont retrouvé un rythme soutenu, et ce dans un contexte loin de la normalité.

«Présentement, on a trop de lits destinés à des personnes atteintes de la COVID et pas assez de lits pour des personnes qui n’ont pas la COVID, mais qui ont les effets du confinement», explique la Dre Karine Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec (AMPQ).

Dans les hôpitaux Albert-Prévost et Jean-Talon de Montréal, par exemple, le taux d’occupation des lits se situait à environ 70 % au début avril, une chute importante considérant qu’ils fonctionnent la majeure partie du temps à plein rendement. Dans les derniers jours, ce taux s’est élevé à 113 %, menant le personnel à user de créativité pour trouver des espaces.

Le grand symptôme de la solitude

La docteure attribue principalement cette hausse de problèmes mentaux au stress du confinement et particulièrement à la solitude qu’il génère, menant des personnes à «décompenser» selon leurs fragilités. «À l’urgence, quelqu’un a sauté par la fenêtre du deuxième étage parce qu’il voulait aller prendre une marche», raconte-t-elle, précisant qu’il ne s’agissait pas d’une tentative de suicide, mais bien d’un besoin de sortir. La vie de cet individu n’est pas en danger.

Une autre de ses patientes, qui pouvait normalement compter sur sa famille pour l’accompagner dans sa maladie bipolaire, s’est désorganisée sans la présence de ses proches, au point où sa manie est devenue psychotique et que la police a dû intervenir à son domicile puisqu’elle frappait dans ses murs à répétition.

Le virus comme source de délire

Le personnel soignant voit aussi apparaître quelques cas de patients qui incorporent la COVID-19 à leur délire. «Je viens de finir une entrevue avec un patient [...] qui croit être au cœur même d’un grand complot incluant ce virus et qui serait la personne responsable de cette infection. C’était une personne qui allait très bien et qui n’avait pas d'antécédents psychiatriques», soutient Yvan Pelletier, docteur à l’Hôpital en santé mentale Albert-Prévost.

Ce type de profil est d’ailleurs loin d’être exclusif à Montréal ou au Québec. L’Agence France-Presse rapportait il y a un mois une situation très similaire du côté de Seine-Saint-Denis, en banlieue parisienne, où des jeunes sans antécédents sont arrivés en clamant qu’ils étaient, eux-mêmes, la COVID-19.

Des prévisions inquiétantes

Avec des pics de détresse psychologique enregistrés en Europe, l’AMPQ ne serait pas surprise de voir la crise s’accentuer au Québec également d’ici les prochaines semaines. Des études menées après d’autres épidémies, comme celle du SRAS en 2003, laissent présager le pire. «Bien sûr, elles [les épidémies] n’avaient pas l’ampleur de celle-ci, mais effectivement, on avait vu plus de dépressions, plus de stress post-traumatiques et plus de troubles d’abus de substance (alcool, drogue)», dans les mois et les années qui ont suivi, soutient la Dre Igartua.

Les résultats préliminaires d’une enquête canadienne sur les impacts psychosociaux liés à la pandémie menée par une équipe de l’Université de Sherbrooke, parus à la fin avril, sont aussi préoccupants. Un Canadien sur quatre souffrirait d’un trouble de stress post-traumatique lié à la pandémie et le quart des Canadiens souffrirait aussi d’un trouble d’anxiété généralisée, selon l’étude.

Avec l’implantation accélérée de la télémédecine au Québec, qui a d’ailleurs servi à de nombreux psychiatres pour des suivis et des évaluations en temps de crise, la présidente de l’AMPQ espère que le système restera encouragé à long terme. Elle souhaite finalement que le gouvernement s’attaque au problème de pénurie de main-d’œuvre en santé mentale du secteur public où les conditions de travail sont souvent très inférieures à celles du secteur privé.

Les personnes âgées, encore les plus touchées

Tout comme pour la maladie elle-même, les psychiatres disent évaluer un nombre très élevé de patients âgés depuis le début de la crise. Selon le Dr Pelletier, les aînés ont tellement eu peur du coronavirus à force de s’en faire rappeler les risques, que certains d’entre eux ont développé une désorganisation anxieuse, des symptômes psychotiques et des comportements suicidaires.

«J’ai une dame qui a fait pour la première fois à 75 ans un geste suicidaire, justement parce qu’elle trouve ça impossible de vivre ce confinement», mentionne-t-il. Par ailleurs, en mai, une personne âgée s’est aussi jetée de son balcon au Château Beaurivage, dans Montréal-Nord.

En allant prêter main-forte dans une résidence pour aînés, la Dre Karine Igartua a aussi remarqué que des personnes âgées, habituellement très fonctionnelles, ont développé une forme de démence liée au fait d’être enfermées dans leur chambre. «Ils commençaient à se dire "Pourquoi je suis en prison? J’ai été accusé de quoi? Comment m’ont-ils trouvé coupable?" Ils avaient des délires de culpabilité, comme si on les avait trouvés coupables de quelque chose et que c’est pour ça qu’on les avait emprisonnés.»