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19 jours sans eau chaude et 28 appels du proprio en un mois

Anne-Sophie Poiré | Journal de Montréal

Le locataire Antoine Quinty-Falardeau (à gauche) et le représentant du Comité logement­­­ de La Petite-Patrie, Martin Blanchard, contestent les méthodes d’éviction.

Photo Pierre-Paul Poulin

Le locataire Antoine Quinty-Falardeau (à gauche) et le représentant du Comité logement­­­ de La Petite-Patrie, Martin Blanchard, contestent les méthodes d’éviction.

Appels quotidiens, coupures d’eau chaude, entrée sans consentement: des locataires de La Petite-Patrie en ont ras le bol des méthodes utilisées par leur propriétaire pour les évincer de leur logement.

« C’est l’enfer ce qui se passe à Montréal. On ne veut pas que ça devienne comme à Toronto ou Vancouver, que des crapules sortent des locataires de leur logement pour ensuite doubler le prix du loyer », lance Antoine Quinty-Falardeau, qui habite sur la rue Beaubien Est depuis deux ans. 

L’homme de 31 ans fait partie d’un groupe de locataires qui disent être victimes de « mensonges, de tromperie et même de harcèlement » de la part de leur propriétaire. 

Pour ces derniers, tout commence le 14 janvier 2019 quand la compagnie KY Realties fait l’acquisition de bâtiments locatifs situés au 1230 et au 1240 rue Beaubien Est. L’entreprise est gérée par Alexander Fisch et Isaac Friedman, selon la Régie du logement. 

La semaine suivante, le représentant de l’entreprise cogne à la porte des 36 locataires pour les aviser que leur bail serait résilié le 1er juillet « parce qu’il est dangereux » d’y rester et « que tout le système électrique doit être refait ». 

Doutant de la véracité de ces propos, des locataires ont suggéré d’y penser pour la résiliation du bail. « J’avais demandé une semaine de réflexion, mais on m’appelait sans arrêt », déplore une femme, qui préfère garder l’anonymat par peur de représailles. 

Certains affirment avoir signé la résiliation sous la pression. D’autres ont plutôt contacté le responsable du Comité logement de La Petite-Patrie, Martin Blanchard, pour dénoncer la situation.  

Dépliants retirés ?  

Le 6 février 2019, alors que M. Blanchard glissait des dépliants sous les portes des appartements pour convier les locataires à une rencontre d’information, il s’est fait avertir par un représentant de KY Realties qu’il n’avait pas le droit d’être dans l’immeuble.

Étrangement, lors de la rencontre, quelques semaines plus tard, aucun locataire du 1230 rue Beaubien Est n’était présent. 

« On soupçonne que quelqu’un est entré pour retirer les invitations », fait valoir Philippe St-Cyr, 34 ans, qui habite au 1230.

Mise en demeure  

Le 6 mars 2019, une mise en demeure pour harcèlement signée par 17 locataires était envoyée à KY Realties.

Pour se protéger, M. St-Cyr et quelques voisins se sont munis de caméras de surveillance dans leur logement.

Ce dernier ainsi qu’une autre locataire ont affirmé au Journal avoir vu un représentant de l’entreprise et une autre personne dans leur appartement sur les vidéos de surveillance, alors qu’ils n’étaient pas à la maison. 

Contactée par Le Journal, la compagnie nie être entrée dans ces logements sans consentement. 

Elle affirme aussi avoir investi près d’un million de dollars dans l’immeuble en « travaux électriques, plomberie et rénovations ». 

Le représentant de la compagnie, qui voulait taire son nom, estime « faire le mieux pour les locataires » et dénonce « vivement » les accusations de harcèlement. 

Un proprio déterminé  

KY Realties aurait poursuivi ses efforts pour évincer les locataires restants, selon de nombreux témoignages livrés au Journal. Ceux qui ont refusé de signer la résiliation de bail ont ainsi reçu un avis d’éviction pour des « agrandissements ».

« Le représentant de KY Realties m’a appelé 28 fois en novembre, en plus des textos, pour que je signe, rapporte M. St-Cyr. Mon fil d’internet a été coupé pendant des rénovations. J’ai déjà passé 19 jours sans eau chaude. La compagnie crée des problèmes pour initier un contact, et chaque fois, elle veut négocier ma sortie. »

La compagnie lui aurait offert 3000 $ en échange de son déménagement. 

Les sept derniers locataires à résister contestent la signature de la résiliation de bail « sous pression et mensonges » et l’avis d’éviction pour agrandissement à la Régie du logement. 

Des propriétaires spéculateurs  

Le Comité logement de La Petite-Patrie assiste depuis deux ans à une explosion des « tactiques malveillantes » des propriétaires pour évincer les locataires. 

Le but de l’opération : « doubler, voire tripler le prix des loyers », fait valoir le responsable de l’organisme, Martin Blanchard.

« Les avis d’éviction pour une reprise de bail ou d’agrandissement sont en grande majorité des fraudes et de la malveillance. Elles détournent la loi », dit-il. 

Dans l’immeuble en question, un appartement loué à 645 $ par mois en 2019 coûte aujourd’hui 1395 $, confirme Antoine Quinty-Falardeau, locataire au 1240 rue Beaubien Est, depuis deux ans. 

« Un des appartements qui avaient reçu un avis d’éviction pour agrandissement était vide. La locataire est partie en avril, ajoute-t-il. Il a été reloué la semaine passée sans agrandissement, évidemment. »

Le Comité logement de La Petite-Patrie reçoit chaque année une centaine de demandes d’information pour ce genre de dossier. 

En 2019-2020, ils en ont recueilli 481.