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Ottawa craint que la Chine espionne

Alexandre Robillard | Bureau d'enquête

Le dirigeable de Flying Whales pourrait transporter de lourdes charges pour les industries du Nord québécois.

Photo d’archives

Le dirigeable de Flying Whales pourrait transporter de lourdes charges pour les industries du Nord québécois.

Investissement Québec a fait son placement de 30 M$ dans l’entreprise Flying Whales même si le projet controversé de dirigeables est toujours bloqué par Ottawa, qui soupèse depuis des mois les risques d’espionnage industriel d’un puissant partenaire chinois.

Investissement Québec (IQ) a récemment confirmé à notre Bureau d’enquête que les sommes ont été décaissées, sans préciser la date. 

La société d’État est ainsi devenue officiellement un partenaire minoritaire de la maison-mère Flying Whales SAS, dont le siège est en France, et de la filiale québécoise qui effectuera notamment la recherche et le développement pour le projet de fabrication de ballons dirigeables.

IQ a également confirmé que le ministère fédéral de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique (ISDEC) n’a toujours pas donné son autorisation d’exploitation à la filiale québécoise.

Cette procédure est obligatoire pour le démarrage de toute entreprise qui n’est pas détenue en majorité par des capitaux canadiens, comme c’est le cas pour Flying Whales Québec. Mais les délais se sont multipliés. (voir texte ci-bas).

Actionnariat 

La porte-parole d’IQ, Isabelle Fontaine, a indiqué que les autorités fédérales s’interrogent sur l’actionnariat de la maison-mère française, dont fait partie la société d’État chinoise AVIC, un géant du secteur de l’aéronautique.

« [Un des contrôles] fait l’objet d’une étude plus poussée, ce qui était attendu compte tenu de l’actionnariat de la maison-mère de Flying Whales Québec », a affirmé Mme Fontaine.

Aux États-Unis, AVIC est dans la mire du gouvernement fédéral, selon qui le puissant conglomérat est contrôlé par l’armée chinoise. 

Le FBI a identifié l’espionnage industriel chinois comme une menace récurrente à la sécurité nationale américaine.

IQ n’a pas dévoilé à quelle date sa demande d’autorisation a été transmise à l’ISDEC. La Loi sur Investissement Canada prévoit qu’une entreprise peut faire une demande avant de faire son placement ou dans les 30 jours qui suivent la transaction.

Le cabinet du ministre fédéral de l’Industrie, Navdeep Bains, a expliqué que la procédure d’autorisation, qui est confidentielle, détermine si les investissements étrangers sont avantageux ou non pour l’économie canadienne.

« La Loi prévoit aussi l’examen de tous les investissements étrangers en vue de préserver la sécurité nationale », a déclaré le conseiller John Power, en refusant de commenter directement le dossier de Flying Whales.

Espionnage 

En novembre, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, était conscient des questions que pouvait susciter la présence d’AVIC. 

« C’est sûr qu’il faudrait regarder, comme on a mentionné, tout le côté espionnage industriel », a-t-il dit.

Il avait cependant écarté tout risque que les Chinois récupèrent des technologies du Québec. 

« Les Chinois ne sont pas actionnaires de l’opération québécoise », avait-il tranché.

– Avec Jean-François Gibeault

Les délais du fédéral se multiplient    

L’analyse prolongée d’Ottawa fait planer « une épée de Damoclès » sur la filiale québécoise de Flying Whales, reconnaît le patron de l’entreprise.

Sébastien Bougon, le président-directeur général de Flying Whales SAS, la maison-mère de la filiale québécoise, explique que les autorités fédérales ont jusqu’ici prolongé « trois ou quatre fois » le délai initial de 45 jours pour l’examen du projet, qui prévoit aussi la construction et l’exploitation de dirigeables au Québec.

Une première autorisation du fédéral aurait toutefois permis aux partenaires d’investir quand même dans la filiale québécoise, a indiqué M. Bougon dans une entrevue.

« On a reçu un premier feu vert qui a permis de débloquer l’opération, a-t-il dit. Une deuxième procédure prévue par la loi a été lancée, et qui est pour contrôler la question de l’investisseur chinois dans la maison-mère. »

Filiale étanche 

M. Bougon a déclaré que les autorités fédérales ont demandé « des explications plus détaillées sur la façon dont est structuré l’actionnariat en France ».

L’objectif est de s’assurer que les projets de recherche et développement prévus au Québec ne seront pas exposés au vol de propriété intellectuelle.

« Ils vérifient qu’il n’y a pas de transfert du Québec vers la France puis de la France vers la Chine », a-t-il dit.

Certain de pouvoir rassurer Ottawa, M. Bougon rappelle que les Chinois sont seulement actionnaires de la maison-mère française. 

« Flying Whales Québec est bien étanche », a indiqué le PDG.

Il a tout de même hâte qu’Ottawa dissipe les dernières incertitudes. « Quelque part, c’est toujours une petite épée de Damoclès, toujours un petit risque », reconnaît-il.

Si nécessaire, M. Bougon est prêt à réduire le programme de recherche et développement au Québec. « Si le fédéral me disait : “écoutez, ça, on n’a pas très envie que vous le fassiez au Québec”, on le fera en France. »

En février, devant les risques associés au projet, l’opposition libérale à Québec s’était inquiétée de la participation financière du gouvernement. 

Le premier ministre François Legault s’était alors porté garant des résultats. « Les sceptiques seront confondus », avait-il lancé.  

Les Chinois ont prêté main-forte   

Le géant chinois de l’aéronautique AVIC a mis ses employés et ses connaissances techniques au service du projet d’aéronefs de Flying Whales.

L’expertise de la société d’État a joué un rôle déterminant dans le démarrage du projet de transport de charges lourdes par dirigeable de la maison-mère Flying Whales SAS.

Des articles publiés en 2016 dans des médias chinois indiquent que des employés du géant de l’aéronautique ont été mis au service de la jeune entreprise française.

Le site web de Huanqiu, un quotidien national imprimé à 2 millions d’exemplaires, rapportait notamment qu’ils iraient travailler en France.

« Un groupe d’excellents ingénieurs chinois sera également envoyé pour rejoindre l’équipe de la Flying Whales Company à Paris afin de participer à la recherche et au développement du projet de manière globale », indique une traduction française du reportage.

Le site d’information Qianlong précisait aussi qu’ils seraient 25 ingénieurs affectés « à l’amélioration de la conception, de la gestion des coentreprises, de la postproduction et de la préparation des dirigeables ».

Selon Huanqiu, le président-directeur général de Flying Whales, Sébastien Bougon, a souligné l’apport des Chinois dans le domaine des dirigeables.

« J’ai constaté l’enthousiasme des ingénieurs d’AVIC à participer au projet », a-t-il déclaré dans le reportage.

Savoir-faire 

Dans un échange avec notre Bureau d’enquête, M. Bougon a confirmé que la contribution d’AVIC, actionnaire minoritaire de Flying Whales SAS, a été déterminante pour l’entreprise française, dont le siège est en banlieue de Paris.

« Nous avions coopéré avec la filiale dirigeable d’AVIC pour acquérir leurs conseils et connaissances en la matière puisque la France avait perdu ce savoir-faire depuis longtemps », a-t-il déclaré.

M. Bougon n’a pas voulu préciser combien d’ingénieurs il a reçus ni s’ils sont encore au sein de ses équipes.

Mystère 

Par ailleurs, Flying Whales laisse le mystère planer sur le passé professionnel d’un administrateur de sa filiale québécoise.

Xu Mingxuan est l’un des cinq membres du conseil d’administration de Flying Whales Québec.

M. Bougon, membre, président et secrétaire du conseil d’administration de la filiale québécoise, a affirmé que Xu Mingxuan représente son entreprise.

« C’est un employé de Flying Whales, absolument. Il est très gentil, très intelligent. Il a une bonne culture scientifique », a-t-il dit.

M. Bougon n’a pas écarté la possibilité que M. Mingxuan soit un ex-employé d’AVIC. 

« Ce n’est pas un employé d’AVIC, aujourd’hui », s’est-il contenté de répondre.