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Une année particulièrement meurtrière

Erika Aubin | Journal de Montréal

Les pompiers et policiers de Montréal patrouillaient sur les rives du Cap-Saint-Jacques à la recherche d’un homme emporté par les eaux, hier après-midi.

Photo Agence QMI, Joël Lemay

Les pompiers et policiers de Montréal patrouillaient sur les rives du Cap-Saint-Jacques à la recherche d’un homme emporté par les eaux, hier après-midi.

Vagues de chaleur, déconfinement, télétravail et vacances au Québec... Toutes les conditions sont réunies pour une série noire d’accidents sur les plans d’eau cet été, alors que la saison estivale s’avère déjà des plus meurtrières, surtout pour les jeunes enfants.

« Après le confinement qu’on a vécu, tout le monde veut lâcher son fou. Et avec la belle température, les gens se retrouvent davantage près de l’eau, sur l’eau et dans l’eau », rapporte Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage du Québec.

Selon le décompte de l’organisme, 56 décès liés à l’eau sont survenus depuis le début de l’année, comparativement à 38 en date du 26 juillet l’an passé. 

Ce lourd bilan frôle déjà le nombre de morts total recensé en 2019 et 2018, qui était de 58 et 57 respectivement, selon les données non officielles de la Société de sauvetage.

« Ces statistiques me rendent plus triste qu’anxieux, car la majorité des décès, pour ne pas dire la totalité, étaient évitables », ajoute M. Hawkins. 

Sylvain Deschênes, directeur général de Nautisme Québec, croit que l’année en cours est « particulière ». 

À cause de la COVID-19 qui contraint les vacanciers à rester au Québec, plusieurs ont fait l’achat d’une embarcation nautique. Les kayaks, planches à pagaie et motomarines sont fort populaires, d’après ses observations.

« Il y a beaucoup de nouveaux plaisanciers qui ne connaissent pas toujours les bons comportements et comment bien partager les plans d’eau, d’où l’importance de nos compagnes de sensibilisation », explique M. Deschênes.

Triste record d’enfants noyés

Les enfants ont été particulièrement touchés depuis le début de l’année. Neuf jeunes âgés de 14 ans et moins ont déjà perdu la vie dans l’eau et la saison estivale est loin d’être terminée.

Il s’agit du pire bilan depuis 2012, où neuf enfants s’étaient noyés cette année-là.

Dans 90 % des cas, un enfant se noie à cause du manque de supervision ou parce qu’il a échappé à la surveillance de ses parents.

« Il doit toujours y avoir un sauveteur désigné, qui surveille uniquement la baignade, insiste M. Hawkins. Et on ne peut pas se laisser distraire par notre téléphone, un roman ou encore du jardinage, car la noyade est un phénomène silencieux qui se passe en quelques secondes. »

Ce dernier s’inquiète, car 43 % des Québécois possédant une piscine ont l’intention de superviser leurs enfants tout en faisant du télétravail, selon un sondage de la compagnie d’assurance Allstate du Canada.

La veste qui sauve des vies

Par ailleurs, Raynald Hawkins plaide en faveur d’une réglementation qui obligerait les gens à porter une veste de flottaison individuelle (VFI) à bord d’embarcation nautique.

« Quand j’entends l’argument selon lequel la VFI est une responsabilité individuelle, je comprends... Mais pour 80 noyades, on sauverait 20 personnes [avec ce règlement] », argumente-t-il.

« Les gens ne la portent pas, car ils s’imaginent que s’ils tombent à l’eau, ils vont avoir le temps de prendre leur veste », déplore Michèle Mercier, directrice de la prévention et sécurité pour la Croix-Rouge canadienne.

Sur Facebook, la fille de Luc Genesse, qui est mort noyé samedi dernier durant son voyage de pêche, rappelle l’importance de porter une VFI. 

« Mettez votre veste, c’est peut-être pas confortable, mais ça peut sauver des vies », écrit-elle.

Comportements dangereux

Santiago Berruetta, formateur et instructeur, se souviendra toujours du 21 juin. Il donnait un cours de kayak sur le fleuve Saint-Laurent, à Montréal, quand il a entendu des cris au loin.

« Sur les quatre personnes à l’eau, un seul enfant portait une VFI. Ils avaient sauté du bateau pour se baigner, mais le courant les a emportés. On a utilisé nos kayaks comme radeau pour les sortir de là », raconte-t-il, fier que son intervention ait pu sauver une famille.

D’ailleurs, l’amateur de sport nautique s’inquiète des comportements dangereux dont il est témoin par certains plaisanciers.

« Il y a une culture de party autour des bateaux à vitesse et des motomarines. Les gens sont là pour consommer de l’alcool et brûler du gaz », déplore-t-il avant d’ajouter qu’il manque de surveillance sur les plans d’eau du Québec, selon lui.


Nombre total de décès*

2015 : 68

2016 : 83

2017 : 100

2018 : 57

2019 : 58

2020 : 56

* Le nombre de noyades pour les années de 2015 à 2017 provient de données officielles recueillies par le Bureau du coroner après analyses. Les données ne sont pas disponibles pour les années plus récentes. 

Ainsi, le nombre de noyades pour les années 2018 à 2020 est tiré d’un décompte non officiel fait par la Société de sauvetage du Québec.  

Le nombre de noyades comptabilisées par le bureau du coroner est généralement plus élevé que le bilan de la Société, parce que plus exhaustif et précis. 


► Décès chez les enfants de 14 ans et moins

2020 : 9, jusqu’à présent (données non officielles) 

2019 : 7 (données non officielles) 

2018 : 8 (données non officielles)

2017 : 8

2016 : 5

2015 : 5

2014 : 3

2013 : 5

2012 : 9

2011 : 3

2010 : 1


► Où?

70 % des décès surviennent dans des eaux naturelles    

Rivière : 33 %    

Lac : 29 %    

Fleuve : 8 %    

Piscines : 13 %    

Baignoire et bains à remous : 10 %        

Selon les données de 2009 à 2015 publiées par la Société de sauvetage :    

82 % des victimes de noyade sont des hommes et 18 % des femmes    

87 % des noyades chez les enfants sont dues à une absence de supervision ou une supervision distraite.