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Une femme victime d’inceste enfin «en voie de guérison»

Nora T. Lamontagne | Journal de Montréal

Victime d’inceste, Julie Ann Carpini est en voie de guérison depuis qu’elle a passé par le processus de la justice réparatrice.

Photo Agence QMI, Joël Lemay

Victime d’inceste, Julie Ann Carpini est en voie de guérison depuis qu’elle a passé par le processus de la justice réparatrice.

Une victime d’inceste se sent enfin « libre », à 58 ans, après avoir échangé avec des agresseurs derrière les barreaux lors d’un processus de justice réparatrice.  

«Je m’appelle Julie Ann Carpini. Oui, j’ai été victime d’inceste, et je n’ai pas à en avoir honte, ce n’était pas de ma faute», dit-elle d’emblée pendant notre entrevue, d’une voix forte.  

Pourtant, Mme Carpini n’a pas toujours pu mettre des mots sur les violences sexuelles qu’elle a subies pendant son enfance, ainsi qu’à d’autres moments dans sa vie. Ce «silence toxique» l’a longtemps empêchée de se libérer de ses traumatismes.  

Aujourd’hui, elle dit être «en voie de guérison», notamment grâce à des rencontres avec des hommes qui ont commis un crime apparenté à ceux dont elle a été victime, organisées par le Centre de services de justice réparatrice, basé à Montréal.

Un tournant

C’est en 2016 que Julie Ann Carpini a entendu parler du concept de justice réparatrice pour la première fois, par le biais d’une intervenante d’un Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS).  

Cette démarche de justice est basée sur le dialogue et ne cherche pas à punir, mais bien à réparer. La victime d’agression sexuelle était ouverte à l’idée, surtout qu’elle avait eu trop peur de traîner son père (aujourd’hui décédé) devant les tribunaux.  

Dans les mois qui ont suivi, Julie Ann Carpini a fait la connaissance d’un père incestueux qui purge une peine de prison. Elle était accompagnée de deux animateurs et d’une personne de la communauté durant le processus.

Pour une rare fois, la gravité des gestes qu’elle a subis était reconnue. Ce fut un immense soulagement pour elle.  

«Rencontrer quelqu’un qui est capable d’avouer ses crimes, de se responsabiliser et de dire à quelqu’un " Ce n’est pas ta faute "... ça fait vraiment du bien», confesse-t-elle, habituée au déni de culpabilité de ses agresseurs.  

En parler

Elle a aussi participé à une série de rencontres « détenus-victimes », qui regroupe trois détenus trois victimes, deux membres de la communauté et autant d’animateurs.  

«Ces rencontres-là m’ont montré qu’il y a des gens qui ont fait des crimes horribles, et qui réalisent que ce qu’ils ont fait est vraiment mal», affirme-t-elle, touchée par l’honnêteté et l’ouverture de certains détenus.  

Peu à peu, elle a surmonté ses peurs. Peurs de subir d’autres agressions, des représailles, d’être «prise pour une folle», ou même d’avoir mérité toute cette violence. «J’ai été vraiment libérée», dit-elle.  

À l’heure où de nombreuses victimes se tournent vers les médias sociaux pour dévoiler leur agression, la justice réparatrice représente une alternative.

Sans renier le système de justice traditionnel, Julie Ann Carpini souligne l’importance du besoin des victimes d’être validées, que le tribunal peine à combler dans plusieurs cas.  

«On peut devenir vraiment fâchés et amers. [...] Moi, j’ai choisi une autre façon, mais c’est selon où chacun est rendu dans son cheminement», conclut-elle.   

Une autre option pour obtenir réparation  

Les tribunaux et les médias sociaux – où les dénonciations se multiplient récemment –, ne sont pas la seule option pour les victimes qui cherchent réparation.

Le processus de justice réparatrice est une avenue qui gagnerait à être connue davantage, selon des experts.

«L’objectif est de trouver des moyens de guérison, d’apaisement, de réparation et d’atténuation des conséquences, par divers moyens», résume Mylène Jaccoud, professeure en sciences sociales à l’Université de Montréal.

Cette justice alternative peut répondre en partie aux défaillances du système judiciaire, ajoute-t-elle.

Une opinion que partage William Henriques, avocat, médiateur et administrateur du Centre de services de justice réparatrice.

Ce dernier a constaté qu’il arrive que le système judiciaire ne corresponde pas aux besoins des victimes, particulièrement dans des cas d’agression sexuelle

«J’ai l’impression que ce n’est pas une instance qui favorise le dialogue et la compréhension mutuelle, explique-t-il. Tu rentres dans la salle [d’audience] et il y a deux camps.»

Écouter l’autre

De plus, un accusé appelé à se défendre ou à plaider coupable devant un tribunal n’est pas dans un espace mental qui permet d’être à l’écoute de sa victime, souligne Me Henriques, alors que plusieurs d’entre elles sont à la recherche de validation.

À l’opposé, la justice réparatrice repose sur des rencontres, où tous sont invités à s’exprimer tout à fait librement.

Me Henriques, qui a assisté à des rencontres «détenus-victimes», note le courage des victimes, mais aussi celui des détenus qui y prennent part volontairement.

«Se confronter à l’impact de ses gestes et réellement être à l’écoute de la victime, c’est un méchant coup de pelle dans la face», illustre-t-il.

Julie Ann Carpini, qui a fait appel à la justice réparatrice, recommande le processus à d’autres victimes d’agressions sexuelles à condition qu’elles se sentent prêtes.

«Quand je vois les plus jeunes commencer un cheminement de guérison, je suis tellement contente», se réjouit-elle.


Que leur agresseur soit passé devant un tribunal ou non, les victimes de sévices sexuels peuvent entrer en contact avec le Centre de services de justice réparatrice au 1 833 320-2757.