/news/coronavirus

Prendre l’avion durant la COVID? Le moins souvent possible...

Félix Séguin | Bureau d'enquête

Félix Séguin

Photo de Éric Thibault

Journaliste à notre Bureau d’enquête, Félix Séguin a récemment dû prendre l’avion jusqu’en Espagne pendant la pandémie pour un reportage. Il a pu constater que c’est loin d’être agréable et que plusieurs mesures de sécurité ne sont tout simplement pas appliquées. Bref, si vous avez l’intention de prendre l’avion au cours des prochains mois, armez-vous de patience et de courage.


Dans ma vie, j’ai pris souvent l’avion. Tokyo, Le Caire, Rio, Paris, Londres, Ouagadougou, Alger, Tunis, Francfort, Rome, Dhaka, Port-au-Prince, États-Unis... 

Ce n’est pas tant pour avoir l’air d’un jet-setter que j’énumère ainsi des destinations où mon boulot m’a amené à voyager, mais bien pour me faire réaliser que ces voyages, bien que récents, datent d’une époque prépandémique. 

Depuis une vingtaine d’années, s’asseoir dans un gros porteur pour traverser l’Atlantique a perdu beaucoup d’attrait. Contrôles de sécurité interminables, manque de place pour les jambes, sièges étroits, bouffe infecte. Ça, c’était avant la COVID-19. Imaginez pendant la crise. 

Le 13 juillet, vers 15 h 30, je me stationne devant la maison du journaliste Eric Thibault. Eric, c’est mon fidèle partner. C’est avec lui que je couvre les affaires criminelles pour le Bureau d’enquête. Eric et moi devions nous rendre impérativement en Espagne pour finaliser les tournages d’un projet dont vous entendrez bientôt parler... 

Un vol complet   

On arrive à l’aéroport Montréal-Trudeau vers 16 h. C’est à ce moment que l’on met nos couvre-visages pour la première fois. Avant d’entrer dans l’aérogare, une caméra thermique prend notre température. Personne ne fait de fièvre. 

Je me présente au comptoir d’Air France en espérant changer mon siège d’allée pour une banquette où je serais seul. Premier pas vers une distanciation physique efficace, me dis-je. Mais ça ne se passe vraiment pas comme prévu. 

Chef d’escale : « Le vol est complet, mon cher monsieur ! » 

Moi : « Comment ça, le vol est complet ? »

Chef d’escale : « Meuh, oui, il est complet, tous les sièges sont vendus. » 

Moi : « Mais ils vont où, tous ces gens ? »

Chef d’escale : « Mais à Paris, monsieur, comme vous ! » 

Il y a une chose qui ne change pas dans les aéroports. Même en pleine pandémie, c’est toujours possible d’avoir un dialogue de sourds avec une compagnie aérienne. 

Un peu triste   

L’aéroport est presque désert. Seulement six vols internationaux sont prévus en soirée. La majorité des restaurants sont fermés, la boutique hors taxe aussi. Avant de voler, nous nous arrêtons au seul resto où nous pouvons nous attabler. 

C’est là que l’on constate que tout a changé. Il n’y a aucun bruit dans le terminal, on entend le claquement des pas. C’était un peu triste. Seules quelques annonces aux passagers viennent troubler le silence. 

« Dernier appel d’embarquement ! Passager Félix Séguin, veuillez vous présenter immédiatement à la porte 57. » 

C’est mon tour et ça commence à presser. Comme je voulais passer le moins de temps possible dans le grand tube en métal, j’ai procrastiné jusqu’à la dernière seconde. 

La même chef d’escale qui m’a servi au comptoir d’Air France procède à ma deuxième prise de température, avant de vérifier que je porte bien mon masque chirurgical pour avoir le droit de m’asseoir dans le siège 18D du Boeing 787. 

Seuls les masques chirurgicaux sont acceptés. Ceux qui portent un couvre-visage réutilisable en tissu, par exemple, sont interdits d’accès. 

Dans son annonce aux passagers, dont nous entendons un mot sur trois (ça ne change pas), le commandant de bord insiste et rappelle que le port du masque est obligatoire en tout temps. 

« Air France prend votre sécurité à cœur. C’est pour cette raison que cet appareil est muni d’un système de filtration de l’air extrêmement sophistiqué comme ceux que l’on trouve dans les hôpitaux. »  

Le vol AF0347 décolle pour Paris. Dans une heure, tout le concept des mesures sanitaires exceptionnelles prendra le bord.

Au diable le masque !  

Quand les chariots à repas arrivent, tout le monde enlève son masque. Toutes ces mesures depuis l’entrée à l’aéroport, pour finalement enlever ton masque et manger des TV dinner à 30 centimètres du visage de ton voisin ! 

J’attends que mes voisins finissent de manger et remettent leurs masques avant de déguster des raviolis tièdes avec un bout de pain dur. Tout ça en jetant des regards inquiets à notre réalisatrice, Ninon Pednault, qui voyage avec nous. C’est que le jeune homme qui occupe le siège à côté, lui, a choisi de ne pas remettre son couvre-visage après le repas.

Après avoir mal mangé, mal dormi et mal bu, notre vol de nuit atterrit à l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle avec un peu d’avance. 

Comme d’habitude, dès que les moteurs se sont arrêtés, le civisme s’arrête lui aussi. Plusieurs passagers bondissent de leur siège pour atteindre le support à bagage en espérant sortir plus vite (ça fait partie des choses qui ne changent pas). 

Les visages se frôlaient presque. Inutile de dire que la distanciation physique est impossible à respecter dans ce contexte. 

Documents inutiles

Seuls deux douaniers sont en poste pour l’arrivée de notre vol, quelques jours seulement après l’ouverture des frontières de l’Union européenne aux voyageurs canadiens. L’attente est interminable. 

Celui qui me sert parle par onomatopées. Moi qui voulais pourtant savoir quoi faire avec l’Attestation de déplacement international que je devais obligatoirement fournir au gouvernement français avant de transiter sur son territoire. Il n’a jamais posé de question.  

L’aéroport français est tout de même plus animé que celui de Montréal-Trudeau. La majorité des boutiques et restos sont ouverts et la consigne du port du masque scrupuleusement respectée. 

Direction Barcelone, maintenant, en répétant le même manège : prise de température et port du masque obligatoire. Encore une fois, tout le monde mange en même temps, sans masque. Encore une fois, tout le monde se lève en même temps une fois rendu à la porte d’embarquement.  

Arrivé en Catalogne, le douanier me pose beaucoup de questions. As-tu des symptômes ? Où dors-tu ? Avec qui tu voyages ? Pourquoi tu voyages ? Quel est ton itinéraire ? 

J’ai même un joli code QR (celui que l’on peut scanner avec son téléphone) que je me promettais de montrer à mon arrivée, mais il est finalement inutile. Personne ne me demande mon code.  

Une délivrance  

La journaliste-vidéaste Ninon Pednault dans l’avion. Il faut être masqué à l’aide d’un couvre-visage chirurgical même lorsqu’on est assis à son siège.

Photo de Félix Séguin et Eric Thibault

La journaliste-vidéaste Ninon Pednault dans l’avion. Il faut être masqué à l’aide d’un couvre-visage chirurgical même lorsqu’on est assis à son siège.

Mine de rien, ça fait 15 heures que je porte mon foutu masque. C’était une délivrance de pouvoir l’enlever. Une bonne pensée ici pour tous les employés du réseau de la santé et du commerce de détail qui doivent le porter pendant de longues heures. 

Lors des quatre jours suivants, la fatigue des tournages et le décalage horaire nous rendent assez intolérants à ceux qui s’approchent sans respecter les distances. Eric est assez intolérant à la bêtise en temps normal, imaginez dans ces circonstances !

Il est temps de rentrer. Quelques heures avant notre départ, le gouvernement demande aux habitants de Barcelone de se reconfiner en raison d’une forte hausse des cas de COVID. À voir le nombre de touristes français et anglais qui sont loin de bouder leur plaisir sur les plages de Catalogne, il est permis de penser que certains retourneront chez eux infectés. 

Bombonne d’oxygène  

Ninon Pednault en plein tournage sur une plage espagnole

Photo de Félix Séguin et Eric Thibault

Ninon Pednault en plein tournage sur une plage espagnole

Les commerces de l’aéroport El-Prat de Barcelone sont presque tous fermés. Une demi-heure d’attente pour un café et un sandwich et nous voilà repartis. Nous commençons à connaître la chanson : température, masques, distanciation. 

Lors du vol sur Paris, mon voisin de siège porte un masque avec sa propre alimentation en oxygène. Un tube y est branché et relié à une bombonne d’oxygène cachée dans son manteau.  

À l’embarquement pour Montréal, l’employée d’Air France commence à faire du chichi, car nos masques ne sont pas des masques chirurgicaux. C’est un peu stupide, car nous portons des KN-95, l’équivalent chinois du fameux N-95. Ceux-ci offrent une protection largement supérieure aux masques chirurgicaux. 

Bref, après une petite séance d’argumentation, elle conclut que ce serait une bonne idée que son syndicat lui fournisse aussi ce type de masque !

Il semble que l’imposition d’une quarantaine de 14 jours à tous les voyageurs entrant au Canada en ait découragé plusieurs. Le vol Paris-Montréal n’est pas plein du tout. Soixante pour cent des bancs sont libres. J’ai une banquette pour moi seul, que j’ai d’ailleurs jalousement protégée de ceux qui la reluquaient. Me voici enfin heureux en avion. Je m’endors immédiatement après le décollage. 

Beaucoup de questions  

Notre équipe a quitté l’Espagne au moment où le pays annonçait de nouvelles mesures de confinement en raison d’une augmentation du nombre de cas confirmés de COVID-19.

Capture d'écran

Notre équipe a quitté l’Espagne au moment où le pays annonçait de nouvelles mesures de confinement en raison d’une augmentation du nombre de cas confirmés de COVID-19.

Après avoir galéré avec mes formulaires pour entrer en France et en Espagne, je me demandais comment les Canadiens traiteraient mon retour au pays. Réponse : avec beaucoup de sérieux. 

Nous devons détailler avec précision les raisons de notre voyage, et le douanier pose de nombreuses questions. Même chose pour les gens dans la file devant nous. Certaines séances de questions-réponses durent une bonne dizaine de minutes. 

Les douaniers s’assurent que tous ceux qui entrent au pays comprennent bien l’esprit de la Loi sur la mise en quarantaine. 

Crevés, après une grosse semaine de travail, ces 14 jours de quarantaine sont exactement ce dont j’avais besoin. Nous voici de retour au boulot bien reposés et sans aucun symptôme de la COVID-19. Notre paranoïa catalane nous a peut-être bien servis, finalement.  

Si j’étais journaliste de voyage, je dirais que l’expérience est à refaire mais pas trop souvent.