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«Je fais tranquillement le deuil de ma carrière»

Jean-François Brassard | Agence QMI

Dominick Gravel/Agence QMI

Leur carrière étant florissante, ils sont constamment sur la route. Mais, depuis quelques mois, Patrick Norman et Nathalie Lord passent le plus clair de leur temps dans leur magnifique et spacieuse propriété à Terrebonne. Un temps pour les projets, les réflexions, voire les remises en question...

Journée caniculaire, mais l’air est bon. Particulièrement ici, où l’amour s’épanouit depuis sept ans. Ça hume bon la sérénité, malgré les malgré qui jettent un nuage sur la planète... Le couple en tire du bon. Nathalie, d’abord, constate l’état des lieux: «On se découvre de plus en plus. J’adore ce que je suis en train de vivre avec mon mari. Je vis avec Yvon, et non pas Patrick», dit-elle en dissociant Monsieur Éthier, l’homme, de Monsieur Norman, l’artiste.

Journal de Québec

Elle poursuit: «Jusqu’ici, ça se passe merveilleusement bien. C’est la première fois qu’on peut profiter de notre maison, de notre chez-nous. Comme on est tout le temps en tournée, on n’est jamais ici. Même l’été, ça ne vaut pas la peine de mettre des fleurs, parce qu’on ne les verrait pas. Mais cette année, on se paie la traite!» C’est tout beau, ici. Et pour cause: «Notre paysagiste commence à me trouver fatigant!» laisse tomber Patrick, en riant.

Et pourquoi ne pas s’offrir un spa à la maison, tant qu’à y être confiné? Patrick enchaîne: «Parfois, en me couchant, je me dis: “Je vais aller dans le Jacuzzi, ça va me relaxer.” Mais... me relaxer de quoi?»

Le centenaire de sa maman 

Patrick apprend à en rire, mais il ne trouve pas ça toujours drôle. Heureusement, Nathalie est son phare lorsque la grisaille s’insinue entre ses 73 ans et les années à venir. Il dit d’abord: «J’ai vécu le confinement avec assez de sérénité, justement parce qu’avant, j’étais toujours parti.»

Puis il ajoute: «Mais je vais t’avouer qu’à un certain moment, j’ai moins aimé les conditions dans lesquelles ont était. Particulièrement lorsque ma mère a eu 100 ans. Son état de santé est très bon, mais elle a vécu confinée dans sa chambre pendant des mois à regarder la télévision. Ça nous a beaucoup affectés moralement...» Et, à 73 ans, Patrick doit redoubler de prudence dans ses contacts avec les autres.

Heureusement, cette jeune centenaire de Marguerite est une femme forte. «On l’a même sortie, une fois, de son Centre. On avait un souper chez mon frère, et on a pu reprendre contact avec elle, même si on ne pouvait pas la serrer dans nos bras.»

Quand s’installe le doute 

Le fiston de Marguerite a de bons gènes. N’empêche, il n’est pas plus à l’abri du passage du temps que nous. Et, depuis mars, son moral s’en est parfois trouvé hypothéqué. Les concerts annulés ou reportés, la sédentarité imposée et un souci de santé qui le préoccupe depuis des années ont entraîné de grandes remises en question...

L’émérite guitariste joue franc jeu: «J’avais perdu le goût de jouer parce que j’ai eu toutes sortes de problèmes avec mes mains en raison de l’arthrite. J’ai beaucoup de douleur au niveau des pouces, et j’ai eu une chirurgie en octobre dernier. On m’a mis un implant à la base du pouce gauche. Ça va bien, et j’ai recommencé à jouer. J’y ai repris goût. Mais c’est pour le public qu’on fait ça. Ça prend du monde pour voir notre musique...»

Lucide, mais pas tout à fait résigné. Comme un lion en cage qui ne demande qu’à entrer dans l’arène. Cinquante ans de carrière, c’est pratiquement une vie!

Et cette foutue pandémie... «Aussi, à un moment donné, je me suis mis à être down et à ne plus avoir le goût de chanter et de jouer. Je me posais des questions... Comment va finir ma carrière? Je me disais: “Peut-être que c’est comme ça que ça va se faire...”»

Le 15 novembre dernier paraissait son album «Si on y allait», qui marquait un demi-siècle de chansons. «Mais on n’en a presque pas parlé, regrette-t-il. La crise a pris la relève. Je ne sais pas... Disons que j’ai mis ça sur pause. On ne sait pas si on pourra recommencer à donner des spectacles. Moi qui ai plus de 70 ans, je crois que je serai parmi les derniers à pouvoir être déconfinés. Alors, je n’aurai peut-être pas autant d’énergie dans un an et demi ou deux ans pour reprendre le collier...»

Inexorablement, les années passent. Depuis quelques mois, les événements font en sorte que l’artiste ne peut s’exprimer autant qu’il le souhaiterait. Pendant ce temps: «Je fais tranquillement le deuil de ma carrière. Sans trop dramatiser. L’horizon est clair, et je vois un phare. C’est par là que je m’en vais. Lentement, mais sûrement.»

Le journaliste risque la question: pense-t-il parfois à l’idée qu’il a peut-être déjà donné son dernier spectacle? «J’ai peut-être déjà donné mon dernier spectacle, mais j’aime mieux penser à mon prochain.» Le ton est regaillardi.

Nathalie est la témoin privilégiée des réflexions les plus intimes de son chum: «J’espère être toujours présente et à l’écoute. C’est vrai qu’il a traversé des périodes difficiles durant la crise sanitaire. Je lui offre tout l’amour que je peux lui donner. De cette façon, ça le remonte et le remet sur la bonne voie.»

Comme s’il était encore incrédule, Patrick laisse tomber: «Cet amour-là est inespéré.»

Lettres de noblesse 

Si le couple a été contraint de mettre sa tournée entre parenthèses, il n’a pas été inactif pour autant! Le 25 août, Nathalie Lord lancera son deuxième album, réalisé par un certain Patrick Norman. La lumière de l’amour proposera neuf reprises de chansons qu’elle affectionne particulièrement et trois créations.

Nathalie fait la genèse du projet: «Au départ, je voulais faire un album pour ma mère. Elle adore les artistes country du Québec. Chez nous, il y avait de la musique du matin au soir. Ma mère aimait le country, et on n’entendait que ça. Ça faisait longtemps qu’elle me disait: “J’aimerais que tu fasses mes chansons!” C’était l’idée de départ.» C’est pourquoi elle lui dédie «Je vous aime je vous adore», qui a toujours été SA chanson.

«Je suis allée avec les chansons que j’affectionne particulièrement, comme «Quand le soleil dit bonjour aux montagnes», que je chantais quand j’étais petite. Elle a été chantée et rechantée, mais on lui a donné une couleur particulière.»

À ce moment, Monsieur Norman intervient en sa qualité de réalisateur: «Il y a plusieurs de ces chansons qui font partie de notre imaginaire collectif. Les gens les adorent et les redemandent toujours. Elles ont été traitées avec beaucoup d’élégance et de douceur. Je pense qu’on leur a donné leurs lettres de noblesse.»

Traitement sobre, au point de laisser la batterie dans le vestibule. En studio, que des pointures: Jean-Guy Grenier au lap steel, au banjo et à la basse, André Proulx au violon, au piano et à la mandoline, et Patrick à la guitare. «Il est le meilleur réalisateur qui soit, opine Nathalie. Il entend des choses que personne d’autre n’entend. Ce que j’aime de mon album, c’est qu’il est épuré. On entend ma voix, et c’est comme si je chantais dans le salon des gens, à leur oreille.»

Patrick acquiesce: «On n’a pas essayé d’épater la galerie. Il y a tellement d’effets dans la musique d’aujourd’hui qu’on a choisi d’aller vers la vérité. On voit quasiment les musiciens quand on écoute l’album.»

Parmi les reprises, on trouve aussi «Sauve-moi», de Petula Clark, et l’étonnante «Un air d’été», de Pierre Bertrand! «J’ai même eu la chance de compter sur sa participation en studio!» se réjouit Nathalie, dont l’amoureux est un grand pote de l’ex-membre de Beau Dommage. «Il est allé jusqu’à pousser quelques notes. J’étais aux anges! On a mis du violon, et c’est tout à fait délicieux.»

Cadeaux 

En plus des neuf reprises, Nathalie a enregistré des chansons inédites, dont deux qui sont arrivées du ciel. L’une d’elles est de son chum, qu’il gardait dans ses tiroirs depuis 30 ans. «Il me l’a fait entendre, et je l’ai trouvée tellement belle! C’est un cadeau extraordinaire. Même si elle a été écrite il y a longtemps, avant même que je ne rencontre Patrick, elle raconte notre histoire.» Et c’est en duo qu’ils interprètent Plus fort que nous.

Elle poursuit: «Il y a aussi Isabel, une des filles de Patrick, qui m’a offert une magnifique chanson: «Depuis que je t’aime». Elle n’était pas nécessairement prévue pour l’album, mais quand je l’ai écoutée et que j’ai commencé à la chanter, c’était clair qu’il fallait que je l’enregistre.»

Sur une musique de Patrick, Nathalie a aussi écrit les paroles de «Berceuse pour petite fleur», qui clôt l’album. «C’est une berceuse pour tous les petits bébés qui viennent au monde, et parfois dans des conditions qui ne sont pas idéales. J’ai été inspirée par une petite fille en particulier. C’est pour elle que je l’ai écrite. Il y a plein de petits bébés comme elle. On souhaite qu’elle soit bien entourée et qu’elle ait une belle vie. Je voulais parler à cette petite fille-là.»

C’est le 25 août, au lendemain de son anniversaire, que Nathalie Lord lancera, au Ministère, «La lumière de l’amour». Un événement virtuel auquel les gens pourront assister en se procurant un billet, qui donne aussi droit à un exemplaire de l’album. Les informations sont disponibles sur sa page Facebook et sur celle de Patrick.

Les temps changent... 

Oui, les temps changent, et plus que jamais depuis mars dernier. Patrick s’y est déjà résigné: «On sait que ça ne reviendra plus jamais comme avant. Il va falloir qu’on se fasse à cette idée.» Mais ses réflexions dépassent largement le cadre du milieu culturel et s’étendent à tous ses semblables: «Beaucoup ont perdu leur travail, et d’autres ne savent plus où donner de la tête tellement ils sont débordés.» Oui, tout change...

Pendant ce temps, Patrick et Nathalie font ce qu’ils savent faire de mieux, soit donner du plaisir et de l’amour. Ainsi, ils ont organisé deux soupers sur les réseaux sociaux. Le premier a duré... quatre heures! Nathalie s’en réjouit: «On a eu du plaisir, et les gens ont tellement aimé ça! Ça leur a fait du bien. Ça nous a fait du bien à nous aussi parce qu’on pouvait communiquer avec eux.»

La veille de la Saint-Jean, le couple a diffusé sur Internet sa reprise du classique de Santo & Johnny, «Sleep Walk». En seulement quelques heures, 140 000 vues étaient enregistrées. Il y a aussi eu la version «covid-19» de «Quand on est en amour», qui a été visionnée par 1,5 M de personnes en moins de 48 heures. Sans oublier la participation de Patrick au groupe The Silver Foxes, mis sur pied par son pote Roch Voisine, et qui a enflammé le Web.

C’est vrai que rien n’est plus pareil et que tout change à un rythme effréné. Et ce temps qui passe, inexorablement... Patrick se fait philosophe: «Je me souhaite de vieillir, mais moins vite. J’aimerais ralentir un petit peu. De 50 à 70 ans, c’est allé vite. Je ne suis pas pressé de me rendre à 80.»

Un ange veille sur Yvon 

Relativement peu de gens se souviennent de Christian Simard, l’âme dirigeante de Morse Code, cet extraordinaire groupe de rock progressif qui a coloré les années 1970. Patrick Norman a même enregistré un album avec ses musiciens, en même temps qu’Yvon Éthier a toujours été un proche ami de Christian.

Le 10 décembre 2016, le leader du groupe est décédé des suites d’un cancer. Yvon se souvient: «Quelques jours avant son grand départ, je suis allé le voir à l’hôpital, à Québec. J’ai eu l’idée de lui offrir un chapelet qui venait du Guatemala. Christian l’a pris dans ses mains et il avait tellement de misère à le passer par-dessus sa tête...»

Il ne termine pas sa phrase. Revoyant la scène, et étranglé par l’émotion, il marque une pause. Il garde pour lui des images qui le troublent, et que l’on peut deviner, avant de poursuivre: «Il me l’a donc redonné avec amour, et c’est pour moi une protection. Je le trouve beau et le porte autour de mon cou. Je ne suis pas plus croyant que le pape! Je n’ai pas besoin de passer par lui pour parler au Bon Dieu, parce que je lui parle chaque jour.»

Et, chaque heure du jour, Christian veille sur son ami Yvon.