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Un décès qui a marqué un tournant dans notre histoire

Frédérique Giguère | Journal de Montréal

Il y a 25 ans, les motards criminalisés se mettaient tout le Québec à dos alors qu’ils étaient au cœur d’une guerre sanglante. Si le public ne les craignait pas trop jusque-là, la mort tragique du petit Daniel Desrochers, 11 ans, après l’explosion d’un véhicule piégé, a marqué un tournant dans notre histoire.

« Je me souviens encore d’être arrivé sur les lieux, et de l’énervement qu’on y ressentait, raconte Mario Lalande, sergent retraité de la police de Montréal. Je revois encore le sang qui coulait sur le bord du trottoir et les débris partout. »

Daniel Desrochers a succombé à ses blessures à la tête après quatre jours dans le coma.

Photo courtoisie

Daniel Desrochers a succombé à ses blessures à la tête après quatre jours dans le coma.

Le mercredi 9 août 1995, sur l’heure du dîner, le Jeep de Marc Dubé, un trafiquant de drogue de 26 ans, a explosé alors qu’il était stationné en plein devant l’école primaire Saint-Nom-de-Jésus, rue Adam, dans le quartier Maisonneuve.

Le jeune Daniel Desrochers, qui se trouvait à quelques mètres, a été heurté à la tête par un débris du véhicule. Au terme de quatre jours dans le coma à l’hôpital, l’enfant de 11 ans a succombé à ses blessures.

« Tout son corps était couvert de bandages, on ne voyait que ses yeux, fermés », se remémore difficilement Robert Côté, inspecteur-chef retraité de la police de Montréal, qui avait accompagné l’ex-maire Pierre Bourque lors d’une discrète visite à l’hôpital afin d’offrir son soutien.

Une guerre banalisée  

À l’époque, la guerre des motards faisait rage depuis déjà un an et avait coûté la vie à de nombreuses personnes, principalement des criminels.

Elle opposait les Hells Angels aux Rock Machine, deux gangs qui s’arrachaient le marché de la vente de drogue.

Les corps policiers avaient beaucoup de difficulté à coincer les responsables, puisqu’ils travaillaient tous en silo.

« Ce n’était pas pris au sérieux et on sentait beaucoup d’indifférence sur la violence des motards, raconte le journaliste à la retraite Michel Auger, qui a lui-même été victime d’une tentative de meurtre, vraisemblablement commandée par les Hells Angels cinq ans plus tard. Il a fallu qu’un enfant se fasse tuer pour que les choses bougent enfin. »

Devant l’immense pression du public engendrée par la mort du petit Daniel, les autorités ont mis sur pied en septembre 1995 l’escouade Carcajou, composée des meilleurs enquêteurs de crime organisé de la province, principalement issus de la Gendarmerie royale du Canada, de la Sûreté du Québec (SQ) et du Service de police de la Ville de Montréal.

« C’est là que le gouvernement a réalisé que les motards n’avaient peur de rien pour arriver à leurs fins, lance le capitaine retraité de la SQ Pierre Lapointe, l’un des fondateurs de Carcajou. Ça s’est passé en plein devant une école, ça démontrait à quel point ils n’avaient plus de limites. »

Qui plus est, les motards n’avaient pas l’habitude de faire les choses à moitié lorsqu’ils avaient l’intention de tuer quelqu’un.

« Chaque fois qu’ils faisaient des jobs, ils en mettaient toujours beaucoup plus [...] juste pour flasher », ajoute Mario Lalande.

Jusqu’à son décès d’une pneumonie, en mars 2005, Josée-Anne Desrochers, la mère de Daniel, n’a jamais cessé de militer afin que les lois soient plus sévères envers les motards et que justice soit rendue pour son garçon. Jamais personne n’a toutefois été arrêté pour ce crime odieux.

Loi antigang  

Ses nombreuses sorties publiques ont probablement contribué à rassembler plus de 70 000 signatures pour une pétition demandant une loi antigang.

Celle-ci a finalement été adoptée par le gouvernement fédéral deux ans après la mort de Daniel Desrochers et permet de renforcer les peines octroyées aux personnes membres d’organisations criminelles.      

  • Afin d’éviter de se replonger dans de douloureux souvenirs, la famille Desrochers a décliné notre demande d’entrevue.   

Daniel n’a jamais été oublié dans son quartier  

Marqué au fer rouge par l’explosion fatale de 1995, le quartier Maisonneuve de Montréal n’a jamais oublié le nom du petit Daniel Desrochers.

« Ça nous a donné une mauvaise étiquette pendant des années, alors que c’est un secteur tranquille ici. Tout le monde se souvient des images du Jeep carbonisé. J’ai même retrouvé un morceau de carrosserie juste devant chez moi après l’explosion, tellement ça avait été fort », se remémore Louis Lemieux, qui vit encore à quelques mètres de l’école devant laquelle le drame s’est produit.

Mémorial étoilé  

Un mémorial en forme d’étoile a d’ailleurs été érigé dans la cour de l’école quelques années après le meurtre afin d’honorer la mémoire de l’enfant.

Lors de son passage cette semaine, Le Journal a pu constater que peu de résidents actuels vivaient dans le secteur il y a 25 ans.

Or, tous avaient déjà entendu parler de l’histoire de Daniel Desrochers.

« J’étais à la maison et j’ai entendu l’explosion, se remémore une voisine, âgée de 10 ans en 1995, qui a préféré taire son nom. Je me souviens être sortie dehors et m’être approchée par curiosité. Il y avait une marre de gens dehors. J’ai vu Daniel étendu au sol avec une policière accroupie au-dessus de lui qui tentait de l’aider. »

Vivre dans la peur  

Après le décès du garçon, la mère de la jeune fille a interdit à ses trois enfants de revenir de l’école à pied. Ceux-ci devaient désormais l’attendre au service de garde.

« J’avais vraiment peur, et ç’a duré plusieurs années, confie celle qui est aujourd’hui mère de famille. Quand on marchait dans la rue et qu’on voyait des gens ouvrir la portière de leur voiture, on avait toujours une petite crainte que la voiture allait exploser. »

Alors enseignante dans une autre école située tout près, Claire Boisjoli se souvient d’avoir entendu parler à la radio de l’explosion qui venait de survenir à quelques pas de chez elle.

« J’avais un fils de 5 ans à l’époque et j’espérais tellement que ce ne soit pas lui, se souvient-elle. Je suis arrivée rapidement sur les lieux et j’ai vu la policière qui tentait de soigner Daniel au sol. Il avait une blessure importante à la tête. C’était incompréhensible qu’un enfant soit blessé par une bombe à côté de chez moi, ça ne faisait aucun sens et ça ne fait encore aucun sens. »      

  • La guerre des motards, qui a sévi de 1994 à 2000, a fait 181 blessés et 165 morts, dont 29 victimes innocentes.