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Une nuit au «Camping Notre-Dame»

Louis-Philippe Messier | Agence QMI

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LOUIS-PHILIPPE MESSIER/24 HEURES/AGENCE QMI

Un campement de fortune établi par des itinérants le long de la rue Notre-Dame à Hochelaga a fait jaser dans les dernières semaines. Notre chroniqueur Louis-Philippe Messier y a planté sa tente le temps d’une nuit, histoire d’observer le fonctionnement très particulier de cet endroit.

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À mon arrivée, j’ai l’impression de me trouver dans un embryon de village. Une table ronde occupe le cœur d’une minuscule «place», il y a une «tente garde-manger» avec une glacière pour tenir en respect les écureuils et les ratons, une autre tente abrite l’équipement et il y a même une sorte de «tente d’invités» pour accommoder la visite.

Tendue aux branches d’un olivier, une bâche dirige l’eau de pluie vers un bac collecteur. À côté se trouve une douche artisanale au réservoir fixé à un tronc. Des bouteilles translucides laissées au soleil permettent de chauffer de l’eau pour se laver en fin d’après-midi. Un rideau rudimentaire permet l’ablution dehors, sans offrir un spectacle indésirable.

Hospitalité

J’ai planté ma tente non loin de la douche en question lundi après-midi. Les quelques campeurs que j’ai rencontrés m’ont accueilli spontanément: l’hospitalité semble la règle.

«Camping» n’est pas le mot qui convient pour décrire ce hameau de toile pour infortunés. C’est toutefois le terme que les sans-logis qui s’abritent ici utilisent eux-mêmes avec humour.

À proximité du surnommé «Camping Notre-Dame», on retrouve le carré Dézery, un parc où la présence de toilettes chimiques et la distribution de repas et de café par la Croix-Rouge permet un cadre de vie plus fonctionnel à ceux qui y demeurent. L’ambiance est conviviale, et des relations de voisinage se créent entre les campeurs.

«Jamais je ne retournerai dans un hébergement à court terme où je ne peux pas choisir mon voisin et où la promiscuité est dangereuse en temps de COVID-19», jure Jacques Brochu, 59 ans, qui me dit s’être récemment retrouvé à la rue après une opération de «rénoviction» de la part de son ancien propriétaire (qui a refait intégralement son ancien logis pour augmenter le loyer).

«Je suis désormais le président de la CORPIC, la Corporation des propriétaires immobiliers du camping !», plaisante M. Brochu, en référence à la CORPIQ (Corporation des propriétaires immobiliers du Québec), un organisme que, pour de bonnes ou mauvaises raisons, il ne porte pas dans son cœur.

La plupart des tentes sont des dons de particuliers ou d’organismes.

«J’ai donné trois des tentes qui servent ici », me raconte fièrement une femme du quartier qui se tenait avec nous le soir et qui me dit «avoir un pied à la rue» elle aussi, vivotant dans une maison de chambres sordide tout près de là.

Sympathisants

Lors de mon arrivée, un couple de gens du quartier bavardait avec des campeurs autour d’une bière à la table ronde, comme des amis à une terrasse, normalement.

Plus tard, un jeune homme sympathique, prénommé Louis, qui habite un logement social dans le Centre-Sud, a apporté de la nourriture en cadeau et s’est installé en cercle avec nous pour bavarder.

«Des amis dans le voisinage nous permettent d’utiliser leurs prises électriques extérieures pour nos téléphones ou appareils à recharger», ajoute Jacques Brochu.

Pas le Far West

Si ce campement est si visible, c’est sans doute, justement, que ses résidents n’ont pas grand-chose à cacher. Du moins dans la petite section du camp où j’ai passé la soirée, je n’ai vu personne se piquer ou fumer du crack. L’état général des lieux m’a semblé plutôt ordonné et bien tenu.

Les campeurs ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. J’ai aperçu quatre travailleuses sociales différentes en deux jours en train de converser avec la clientèle. Plusieurs organismes interviennent ici quotidiennement.

Les dérapages sont contrôlés: lors de ma visite, un jeune homme torse nu, l’air menaçant, déambulait près du «Camping Notre-Dame» en maniant un bâton télescopique (une arme contondante). Je le guettais, sur mes gardes, quand des patrouilleurs du SPVM sont arrivés discrètement. Après quelques minutes de discussion, ils lui ont passé les menottes et sont repartis avec l’inquiétant personnage, sans anicroche.

Vigilance

Le crime tente parfois de s’infiltrer: les résidents m’ont raconté avoir délogé une «tente bordel» installée pendant la nuit et devant laquelle des individus sinistres faisant la file au petit matin (un peu comme dans la chanson de Jacques Brel, Au suivant!). La tente a été démantelée par les campeurs surpris et choqués dès leur réveil.

«Plie et rentre ta chaise dans ta tente pour la nuit, m’a-t-on conseillé. Tout ce que tu laisses dehors, les gens présument que c’est à donner.»

Un des campeurs au début de la cinquantaine m’a raconté qu’un voleur (probablement quelqu’un du camp) lui a dérobé son portefeuille avec toutes les cartes d’identité.

Quelques remarques

Avec sa circulation intense, riche en poids lourds, la rue Notre-Dame n’est pas l’amie de la santé auditive des campeurs. Ce vacarme constant leur assure toutefois une certaine intimité. Sans cette ambiance sonore envahissante pour enterrer les éclats de conversation, il n’y aurait sans doute pas de «Camping Notre-Dame» parce que les plaintes de résidents des environs se multiplieraient.

À la tombée de la nuit, pour bavarder en groupe, comme en camping, nous nous disposons en cercle autour de... rien. Il n’y a pas de feu de camp; c’est interdit d’en allumer à Montréal. En revanche, le pont Jacques-Cartier illuminé embellit le décor.

Mes voisins immédiats ramassent des cannettes vides. Un d’eux me disait avoir amassé 104 $ de consigne en quatre jours, ce qui a représenté de nombreuses heures de recherche fastidieuse. Deux autres campeurs sont revenus avec des sacs pleins à rapporter le lendemain.

Par hasard, le maire...

Lors de ma soirée de camping, le maire de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Pierre Lessard-Blais, est passé à vélo en comptant les tentes du doigt. Il m’a reconnu et je l’ai invité à s’asseoir.

«On veut soutenir ces gens-là et on comprend que tout le monde ne veut pas aller dans les refuges, mais un campement comme celui-ci n’est pas une solution durable et la sécurité du site doit être maintenue», m’explique-t-il.

J’en comprends que si le «Camping Notre-Dame» a été officieusement (mais jamais officiellement) toléré jusqu’à maintenant, cela pourrait changer si trop de nouvelles tentes s’y agglutinaient ou si un incident malheureux survenait.