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Inutile, pour l'instant, de faire des «martyrs»

Antoine Robitaille | Agence QMI

Si on vivait véritablement en dictature, ou dans un pays totalitaire, comme le clament les antimasques, ceux-ci ne pourraient pas manifester. En tout cas, pas longtemps.

Les policiers, l'armée, l'État leur réserveraient un traitement du type «Place Tiananmen 1989». Au fait, les Chinois d'aujourd'hui qui trouvaient que Xi Jinping, dans la lutte contre la pandémie, allait trop loin, vous en avez entendu parler? Non? Ben voilà.

Loi 78

En 2012 aussi, on criait à la dictature contre le gouvernement du Québec. Après trois mois de printemps érable, de manifestations continuelles des «carrés rouges», de fermeture de cégeps et d'université, de négociations infructueuses, le gouvernement Charest avait voulu se montrer ferme: il avait déposé une loi spéciale.

La Commission des droits l'avait jugée liberticide, certes, mais la loi 78 ne rendait pas strictement illégales les #manifsencours. Elle les encadrait. Dès qu'on prévoyait 50 personnes ou plus, elles devaient être approuvées; l'itinéraire devait être dévoilé.

La ville de Montréal, dont le centre-ville avait souffert de l'épidémie de manifs, adopta pour sa part le règlement P-6 prohibant les masques dans les manifestations. Sous peine d'amendes salées.

2020

Aujourd'hui, à première vue, tout semble renversé!

Les manifestants qui dérangent réclament d'avoir le visage découvert! La mairie de Montréal implore les gens de revenir au centre-ville.

Et le chef parlementaire d'un parti, le PQ, qui a défendu, en 2012, le droit de manifester, Pascal Bérubé, a échappé ce gazouilli (auquel plusieurs ont souscrit au moins en pensée): «Pourquoi ne pas déclarer ses manifestions [sic] comme illégales?»

En entrevue à Qub radio, il fit remarquer qu'aucune nouvelle loi n'est requise. Si une manifestation «ne respecte pas les législations en vigueur, la police a la latitude de la déclarer illégale». Or, à ses yeux, s'il y a un grand groupe de personnes qui choisissent «tous en même temps de ne pas respecter les règles de distanciation, pourquoi on tolérerait ça?»

Voilà une fichue de bonne question! Que M. Bérubé s'est empressé de nuancer mercredi: il rappela que le droit de manifester est crucial; et que les manifestations antimasques sont pacifiques.

Prudence

François Legault aussi, tout en n'excluant rien, a fait preuve de grande prudence.

Les manifestants violent les règles de la santé publique, c'est une évidence. (Pas surprenant, ils s'y opposent!)

Ce faisant, ils risquent, bien plus que quelque épluchette de blé d'Inde au Bas-Saint-Laurent, de devenir des foyers d'éclosion. Alors on réprime?

Non. Pour l'instant, saluons la prudence des Legault et Bérubé.

Une loi de type 78, anti-antimasque, anticomplotiste, adoptée aujourd'hui, viendrait justement accréditer le pire délire de cette mouvance d'inspiration libertaire: celui, précisément, d'être victime d'un État répressif déchaîné.

Veut-on d'une sorte de samedi de la matraque avec la multiplication de pseudo «martyrs», comme le désormais célèbre antimasque du Tim Horton?

Ces mouvements ont déjà eu assez de carburant avec la première mouture du projet de loi 61, qui accordait inutilement des pouvoirs exorbitants au gouvernement.

Mais dans un mois, si la deuxième vague s'avère une déferlante, M. Legault aura-t-il le choix?