/news/coronavirus

Génération COVID-19: «Je me lance dans le néant»

Dominique Scali | Journal de Montréal

Dette publique qui s’alourdit, cours à distance, projets amoureux et de carrière chamboulés. L’avenir des jeunes de 15 à 30 ans ne ressemblera pas du tout à ce qu’on avait imaginé pour eux il y a six mois, au point où certains commencent déjà à parler d’une « génération COVID-19 ». 

« Je ne peux pas anticiper quelque chose que personne n’a jamais vécu. On n’a aucun modèle », s’exclame Lydia Gagné, 16 ans.  

Cette jeune étudiante de Repentigny vient d’entrer au cégep du Vieux Montréal. Elle rêve de devenir avocate et doit avoir de bonnes notes et une bonne cote R pour y parvenir.   

Or, plus rien de ce qu’on lui a répété sur ce qu’elle devait faire pour réussir ses études et sa vie ne tient dorénavant la route. 

« Je me lance dans le néant. Tu ne peux pas parler à personne pour avoir des trucs : personne ne l’a vécu. Ma mère ne sait pas quoi me dire », explique Lydia Gagné. 

Pendant combien d’années, voire de décennies, les répercussions de la pandémie affecteront-elles la vie des personnes de son âge ?  

Dur à dire. Mais plusieurs jeunes s’inquiètent de devoir porter pendant des décennies le fardeau de la dette publique engendrée par les programmes d’aide pendant le confinement.  

Imprévisible 

Par ailleurs, des experts en éducation craignent les effets irréversibles sur l’éducation des élèves qui en arrachaient déjà, la pandémie ayant réuni plusieurs ingrédients pour créer la recette parfaite du décrochage scolaire.  

« Ce qu’on a appris pendant le confinement, c’est qu’on ne peut rien prévoir », résume Julie-Anne Boudreau, professeure en études urbaines à l’Institut national de recherche scientifique (INRS).  

« Le futur, je n’y pense presque pas, parce que c’est trop incertain. Ça a vraiment changé ma façon de voir l’avenir », témoigne Samuel Richard, 17 ans. 

Et cette rupture dans le cours des choses est actuellement vécue de façon « marquante » par les jeunes, un peu comme mai 1968 a cristallisé la génération des baby-boomers, illustre Mme Boudreau.  

« “Nous, on est la génération COVID.’’ C’est ce que dit mon fils de 16 ans », rapporte-t-elle.  

Fragilité 

La fin de l’adolescence et le début de la vingtaine sont des moments de la vie où se concentrent beaucoup de transitions et de moments de fragilité, explique Maria-Eugenia Longo, sociologue de la jeunesse.  

Études, travail, vie sociale : toutes ces sphères ont été bouleversées par la pandémie... jusque dans la chambre à coucher. 

« On n’a pas de données encore, mais on sait que des couples se sont précipités, juste pour éviter de ne plus pouvoir se voir », illustre Mme Longo.  

Heureusement, les jeunes sont « malléables » et peuvent se réorienter lors des crises économiques, ce qui leur permet de tirer leur épingle du jeu même s’ils sont les premiers touchés, indique Mircea Vultur, spécialiste de l’insertion professionnelle à l’INRS.  

Pelleter en avant  

« Ce que les jeunes vont faire avec ça, on ne le sait pas encore », dit Mme Boudreau. 

Dans un pays comme le Canada, où « tout est tellement prévisible », on pourrait aussi s’attendre à voir des jeunes qui seront plus tolérants envers l’incertitude, un peu comme le sont déjà ceux du Vietnam ou au Mexique, illustre-t-elle.  

Mais pour Lydia Gagné, cette façon qu’a notre société de pelleter en avant tous les problèmes autres que le coronavirus lui rappelle ce qui a mené à la crise climatique.  

« Je n’ai pas l’âge de voter et déjà je me dis : il y a quelque chose qui ne marche pas », affirme-t-elle.