/news/coronavirus

Génération COVID-19: un cocktail néfaste qui pourrait hausser le décrochage scolaire

Dominique Scali | Journal de Montréal

Le système d’éducation risque d’échapper encore plus de jeunes qu’avant en raison de la longue pause du confinement, des obstacles au parascolaire et des cours virtuels, craignent des experts.

Samuel Richard, 17 ans, vient à peine de commencer le cégep au Collège Champlain à Saint-Lambert, sur la Rive-Sud de Montréal, et il songe déjà à abandonner certains cours.

• À lire aussi: Génération COVID-19: obligée de parcourir plus de 100 km pour l’école et le boulot

• À lire aussi: Génération COVID-19: un travail de rêve qui s’envole en fumée

• À lire aussi: Génération COVID-19: «Je me lance dans le néant»

Pas parce qu’il a de la difficulté à l’école ou parce qu’il doute de son choix de programme. Mais plutôt en raison de la COVID-19 qui vient complètement changer ce qu’étudier veut dire.  

Pour Samuel Richard, qui a 100 % de ses cours en ligne, cela signifie ne pas pouvoir se faire de nouveaux amis et passer ses journées devant un écran.

Il considère donc l’option de reporter ses cours pour lesquels l’expérience en personne est essentielle, espérant le retour de la présence en classe d’ici là, ce qui viendrait allonger la durée de son parcours au cégep.

« Ça me dérange un peu parce que ça ferait en sorte que je commence l’université plus tard », explique-t-il.

« À reculons » 

Pour plusieurs experts, il ne serait pas étonnant de voir une baisse de la diplomation dans les prochaines années, tant au secondaire qu’au cégep ou à l’université. 

Imaginons un élève en difficulté, qui entre déjà à l’école « à reculons », suggère Éric Dion, professeur au Département d’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). La seule chose qui accroche ce jeune, ce sont les liens avec les gens et les activités qu’il y fait après les cours.

En raison des bulles-classes, cet élève aura beaucoup moins de contacts avec ses amis des autres groupes. Quant aux activités parascolaires, elles sont parfois moins variées ou accessibles qu’avant.

« C’est possible que cet élève ne revienne pas en septembre, dit M. Dion. On pourrait très bien imaginer une hausse du décrochage. »

Samuel Richard étudie en sciences pures. Même ses laboratoires sont virtuels.

Dans un cours de mécanique, il est censé apprendre à utiliser certains outils, ce qui se résume à visionner une vidéo de l’enseignant en train de les manier, illustre-t-il. 

« J’ai peur qu’à la fin, j’aie appris moins que les [cohortes] des autres années », dit-il.

Inégalités 

« Le plus gros défi qu’on va avoir à relever, ce sont les inégalités », abonde Sylvain Bourdon, professeur en éducation à l’Université de Sherbrooke. 

Ajouté au risque accru de décrochage, il évoque l’hypothèse d’une génération qui serait constamment en rattrapage pour compléter sa formation ou s’assurer qu’elle soit assez solide.

« C’est assez inquiétant », avoue-t-il.

De plus, le fossé risque de se creuser puisque des élèves du secondaire public n’ont pas eu de cours pendant des semaines, alors que certains du privé ont basculé en ligne dès le début du confinement, rappelle M. Bourdon. 

Des effets potentiellement irrévocables  

Même si les choses revenaient à la normale rapidement, le confinement du printemps suivi des vacances d’été pourrait avoir brisé le lien entre l’école et certains jeunes du secondaire au bord de l’échec, explique un spécialiste.

Des recherches ont déjà montré que les vacances estivales, même ordinaires, sont un facteur qui nuit à la persévérance des plus vulnérables, explique Éric Dion, professeur au Département d’éducation à l’UQAM.

Ce phénomène appelé summer drop en anglais est bien connu. Pendant cette période, les jeunes en difficulté « perdent du terrain ».

Comme un très long été 

Le confinement pourrait donc avoir eu l’effet d’un « très long été », illustre M. Dion.

Surtout que les écoles sont encore plus débordées qu’à l’habitude avec les nouvelles règles sanitaires et n’ont probablement pas le temps de s’assurer que tout le monde revienne sur les bancs, suppose M. Dion.

Au-delà de l’aspect scolaire, il y a toute une panoplie d’événements de vie qui peut favoriser le décrochage, comme une rupture amoureuse ou l’intimidation. 

« Peut-être que la pandémie se qualifie comme ce genre d’événement », résume-t-il.

Drapeau rouge 

« Si on est chanceux, des mécanismes compensatoires seront mis en place. » 

M. Dion espère que des gens allumés dans les écoles lèveront le drapeau et diront : « on est en train d’échapper notre gang ».

Mais ce branle-bas de combat pour les jeunes en difficulté risque d’être inégal d’une école à l’autre, prédit-il.

Le pire scénario à imaginer serait celui d’une cohorte quelque peu sacrifiée, ce qui mènerait éventuellement à un manque de main-d’œuvre qualifiée, suppose le professeur.

Cela peut encore être évité, croit-il. 

« Il ne faut pas attendre que la crise sanitaire soit réglée avant de réfléchir. Il faut tout de suite prendre les moyens [pour maintenir le lien avec les jeunes susceptibles d’être en échec] », conclut M. Dion.