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Les victimes des «Montreal Experiments» veulent des excuses

Clara Loiseau | Journal de Montréal

Une dizaine de proches de victimes se sont réunis, samedi, devant l’Institut Allan Memorial, pour manifester.

Photo Agence QMI, Joêl Lemay

Une dizaine de proches de victimes se sont réunis, samedi, devant l’Institut Allan Memorial, pour manifester.

Des victimes de tortures lors de tests sadiques d’un programme secret de la CIA ayant commencé à Montréal et leurs familles réclament toujours des excuses des gouvernements canadien et américain pour les préjudices qu’ils ont causés il y a plus de 70 ans.

« J’ai été crucifié émotionnellement et je suis sous médication depuis que j’en suis sortie. J’ai mon dossier qui raconte mon histoire et ce que j’ai vécu dans cet institut. Le gouvernement canadien ne peut plus nier ce qui s’est passé à l’Institut Allan Memorial, il ne peut plus nier qu’il y a un besoin de rendre justice », raconte avec émotion l’une des victimes, Lara Ponting, qui a aujourd’hui 79 ans et qui vit à Winnipeg, au Manitoba.

En 1958, alors qu’elle n’a que 16 ans, Lana Ponting est amenée à l’institut qui abrite les services de psychiatrie de l’hôpital Royal Victoria et du Centre universitaire de santé McGill, à Montréal, sur décision d’un juge. À cette époque, la jeune femme, qui vivait dans la métropole, fuguait beaucoup, et son père, excédé, l’avait emmenée au tribunal pour mineur, raconte son neveu, Kristian.

Pendant près d’un mois, le Dr Donald Ewen Cameron, un psychiatre reconnu dans le monde entier, lui a administré un traitement de lavage de cerveau notamment à base de LSD, d’électrochocs ou encore de privation de sommeil. 

Plus connues sous le nom de Montreal Experiments, ces expériences faisaient partie d’un programme de la très puissante CIA américaine, lié au projet MK-Ultra, dont le but était de développer un moyen de contrôler le cerveau d’un individu.

Dommages irréparables

« Ils ont causé tellement de dommages, à moi et à tous les autres, ils doivent rendre des comptes, s’excuser et reconnaître tout ce qu’ils nous ont fait subir. Si je veux qu’ils s’excusent, c’est pour que moi et toutes les autres victimes, on puisse retrouver une paix d’esprit », ajoute Mme Ponting.

Comme elle, Ivor Mills a subi les mêmes traitements pendant plusieurs mois après avoir été admis pour soigner son asthme.

L’homme, décédé aujourd’hui, n’aura jamais été capable de se relever après les sévices infligés par le Dr Ewen Cameron, racontent ses deux filles, Lana Mills-Sowchuk et Linda Mills-Boismenu, âgées de 64 et 68 ans.

« Il ne pouvait plus travailler et quand il était à la maison, il n’était pas stable. Il n’avait plus vraiment de jugement, il faisait des choses dangereuses et vraiment bizarres, comme faire boire mon fils quand il avait seulement 7 ans parce qu’il voulait boire avec quelqu’un », se souvient Lana Mills-Sowchuk.

Découvrir la vérité

Ellen Atkin et Lana Mills-Sowchuk sont deux filles de victimes qui se battent pour réclamer des excuses et des dédommagements.

Photo Agence QMI, Joêl Lemay

Ellen Atkin et Lana Mills-Sowchuk sont deux filles de victimes qui se battent pour réclamer des excuses et des dédommagements.

Les parents d’Ellen Atkin, 58 ans, ont été internés dans les années 1950. Depuis plus de 13 ans, elle tente de rassembler le plus d’informations possible pour découvrir l’histoire de leur arrivée à l’institut de l’Université McGill.

Pour celle, qui vit en Colombie-Britannique, il était impensable de ne pas se déplacer jusqu’à Montréal hier pour demander justice en compagnie d’autres proches des victimes de ces traitements inhumains.

« Je ne m’arrêterai jamais de réclamer que les gouvernements canadien et américain, la CIA et l’Université McGill nous disent la vérité et reconnaissent les atrocités qu’ils ont fait subir à des centaines de personnes et à leurs proches », affirme-t-elle. 

Des expériences sadiques de la CIA à Montréal    

Traitement avec des drogues hallucinogènes, électrochocs, privation de sommeil : pendant près de 16 ans, les gouvernements américain et canadien ont financé des expériences de la CIA dans le but de trouver un moyen de contrôler le cerveau humain.

Ces tests, plus connus sous le nom de Montreal Experiments liés au projet MK-Ultra de l’agence de renseignements américaine CIA, ont notamment été menés à Montréal, à l’hôpital Royal Victoria et à l’Institut Allan Memorial de l’Université McGill, entre 1948 et 1964, sur plusieurs centaines de personnes. 

Elles étaient dirigées par le docteur Donald Ewen Cameron, un psychiatre écossais. Ce dernier a été notamment président de l’Association des psychiatres américains, de son pendant canadien et de l’Association mondiale des psychiatres.

Torture psychologique

Le but de ces expériences était en fait d’anéantir la personnalité du patient, pour lui en créer une nouvelle.

Selon des documents de cour déposés en janvier 2019 dans le cadre d’un recours collectif, on apprend que « ces expériences étaient une forme de torture psychologique infligée à des centaines de patients ne se doutant de rien, et qui ont mené à des dommages qui ont perduré toute leur vie ».

On peut y lire que plusieurs ont perdu la mémoire, d’autres ont dû « réapprendre les fonctions humaines les plus basiques, comme utiliser une toilette ».

Et les gouvernements américain et canadien étaient bien au fait de ces expériences, puisqu’ils ont participé financièrement. Selon les documents déposés en cour, ils ont injecté 221 673 $ entre 1950 et 1964. En dollars d’aujourd’hui, cela équivaut à 2,3 millions $.

Recours collectif

Jeff Orenstein, avocat qui représente le recours collectif.

Photo Agence QMI, Joêl Lemay

Jeff Orenstein, avocat qui représente le recours collectif.

Pour Jeff Orenstein, avocat et fondateur de la firme Groupe de Droits des Consommateurs, qui représente le recours collectif, il est important que les gouvernements canadien et américain, le Royal Victoria et le Centre universitaire de santé McGill reconnaissent les torts qu’ils ont causés à plusieurs centaines de personnes, mais aussi à leurs proches.

« Ces quatre institutions n’ont jamais reconnu leur responsabilité dans l’affaire et pour nous et pour l’Histoire, c’est important qu’ils reconnaissent ce qu’ils ont fait et qu’ils effectuent des réparations pour ceux qui ont subi des dommages », ajoute Me Orenstein.

Même si les expériences étaient menées au Centre universitaire de santé McGill au cours des années 1950 et 60, le Centre a rejeté toute responsabilité juridique dans cette affaire.

-Avec Michael Nguyen