/news/culture

«Radioactive»: «Je ne dirige pas mes acteurs avec mes nichons» - Marjane Satrapi

Isabelle Hontebeyrie | Agence QMI

La bédéiste et réalisatrice de «Persepolis», Marjane Satrapi, se penche désormais sur Marie Curie dans «Radioactive». Avec le franc-parler qui la caractérise, la cinéaste s’exprime sur le film et les femmes au grand écran.

«Radioactive», avec Rosamund Pike dans le rôle de Marie Curie, est l’adaptation du roman graphique éponyme de Lauren Redniss, paru en 2010, une oeuvre dans laquelle on suit sa carrière de scientifique et sa vie.

«J’ai grandi avec le mythe de Marie Curie, a indiqué Marjane Satrapi lors d’une entrevue à l’Agence QMI. Il y a déjà beaucoup de films sur Marie Curie, mais dans lesquels elle était toujours la muse de Pierre Curie et c’était toujours le côté sentimental de sa vie.»

«Soudain, [avec "Radioactive"], il y avait un scénario dans lequel elle n’était la muse de personne et si elle était la muse de Pierre Curie, lui était autant la sienne. C’était un scénario qui parlait de la science – et pas seulement de l’aspect magnifique qui a été de trouver un traitement contre le cancer –, mais aussi de l’usage qu’a fait l’être humain après. Ça faisait comme une histoire qui englobait tout. C’était un film biographique sans réellement en être un.»

Car le long métrage est émaillé, à la fois d’incursions dans l’avenir avec les applications diverses (et parfois étranges) du polonium et du radium, et d’effets visuels permettant au spectateur de voir la radioactivité sous forme de lueur verte. «Je trouvais que c’était un "biopic" atypique, a souligné la cinéaste. J’ai envie de faire quelques films et je veux explorer un peu toutes sortes de films.»

«Ce qui fait que j’ai envie de réaliser un scénario, c’est que ce sont des histoires qui me touchent. Après, je m’allonge et je ferme les yeux. Des fois, comme pour "Les Voix" ou "Radioactive", j’ai des "flashs" ou des images qui me viennent et où je peux imaginer visuellement grosso modo ce que je dois faire.»

«Dans "Radioactive", ce qui était difficile, c’était de parler de ce qui se passe, mais aussi de montrer le futur. Il fallait aussi montrer la science – qui, par essence, est intéressante, mais hyper chiante à montrer parce que c’est répétitif – en la rendant intéressante. Comment rendre l’invisible, visible?»

Jusqu’où le féminin?

Puisque le film suit une scientifique – et non des moindres – au début du siècle dernier, comment Marjane Satrapi voit-elle l’avenir des prochaines générations de femmes?

«Je pense que le combat des femmes n’est pas tout le temps en train d’avancer. Juste pour prendre Marie Curie, elle a eu beaucoup moins de difficultés à faire son travail scientifique que sa fille Irène. Pourquoi? Parce qu’entre 1900 et 1910, vous avez une espèce de parenthèse enchantée où les mœurs se sont beaucoup libérées. Irène Curie vient après la Première Guerre mondiale et donc là, tout se referme. [...] Il y a toujours ce retour en arrière.»

«Non. Ça, c’est des conneries», de répondre Marjane Satrapi quand on lui demande s’il fallait que ce soit une femme qui réalise ce long métrage.

«Dire qu’une femme sait mieux parler d’une femme, c’est remettre en question toute l’œuvre de Flaubert. [...] "Madame Bovary" est quand même un monument sur la condition féminine avec lequel je peux m’identifier. [...] Après, la réalité de la chose, c’est que vous avez, dans le cinéma, très peu de femmes qui ont une existence par elles-mêmes, elles sont toujours associées à quelqu’un. Quand elles commencent, elles sont la fille de quelqu’un, après, la fiancée, l’épouse, l’épouse trompée, la mère, après... je ne sais pas quoi et elles finissent toujours en mamie qui fait des gâteaux. J’aimais bien que Marie Curie ait une existence propre. Elle n’est pas la quelque chose de quelqu’un, c’est plutôt l’inverse.»

«C’est très dangereux [de dire que seules les femmes peuvent raconter les histoires d’autres femmes] parce qu’on nous met dans un ghetto. [...] Je ne dirige pas mes acteurs avec mes nichons. C’est avec ma parole, c’est avec ma tête. [...] C’est des bêtises tout ça. Vous savez, c’est la mode... Ça passera.»

«Radioactive» est présenté dans les salles du Québec depuis vendredi.