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Mystérieuse démission d'un cardinal très en vue au Vatican

Agence France-Presse

L'un des cardinaux les plus influents du Vatican, l'Italien Angelo Becciu, écarté par le pape en raison de soupçons de «détournements de fonds» en faveur de sa famille, a clamé vendredi publiquement son innocence.

Le prélat de 72 ans est tombé brusquement en disgrâce jeudi soir après un tête à tête d'une vingtaine de minutes avec le pape François qui a exigé sa démission. Il a organisé vendredi une rencontre avec la presse pour répondre à des allégations jugées «surréalistes» dévoilées le même jour dans la presse italienne.

«Le pape dit qu'il ne me fait plus confiance parce que les magistrats lui ont dit que je commettrais des actes de détournement de fonds», a rapporté le cardinal Becciu, en précisant que François semblait peiné.

Le prélat est notamment soupçonné d'avoir favorisé les activités de ses trois frères durant sa carrière, notamment d'avoir dirigé des fonds caritatifs de l'Église vers une coopérative en Sardaigne présidée par un frère qui s'occupe de réinsertion sociale sous l'égide du diocèse sarde du cardinal.

Il a expliqué avoir alloué à la «Caritas» du diocèse (organisation à but caritatif) une somme de 100 000 euros provenant des dons au pape, le célèbre «Denier de Saint-Pierre», une somme encore non dépensée et non versée à l'entreprise de son frère.

«Cet argent est encore là, je ne sais pas pourquoi je suis accusé de détournements de fonds», a-t-il commenté. «Je sais que dans mon diocèse il y a une situation d'urgence, notamment en matière d'emploi», a expliqué le cardinal.

«Je ne me considère pas comme un corrompu», a poursuivi le cardinal, qui n'a pas encore été convoqué par la justice vaticane. «Je ne défie pas le pape, mais chacun a droit à sa propre innocence», a-t-il ajouté, en jugeant que le pape avait pu être «mal informé» et possiblement «manipulé».

L’historique

Après une carrière de nonce (ambassadeur), le prélat italien avait fait office durant sept ans de substitut de la Secrétairerie d'État, l'équivalent d'un ministre de l'Intérieur, poste clef en contact constant avec le pape Benoît XVI puis le pape François.

Tout juste créé cardinal à l'été 2018 par le pape François, il avait pris la tête de l'administration du Saint-Siège chargée d'enquêter et de trancher sur les béatifications et canonisations, fonction beaucoup moins proche du pouvoir.

Le nom du cardinal a été maintes fois évoqué dans le cadre d'une enquête explosive, lancée voilà un an, sur d'opaques montages financiers pour acheter un immeuble dans le quartier chic de Chelsea à Londres.

La procédure d'achat avait commencé en 2014 lorsque Mgr Becciu était encore à la Secrétairerie d'État, l'administration centrale du Saint-Siège décisionnaire pour cet investissement.

Sur ce dossier, le cardinal, qui a toujours défendu l'opportunité de cet achat, a répété vendredi devant la presse qu'il n'avait pas été financé par le Denier de Saint-Pierre. «La Secrétairerie d'État disposait d'un fond qui devait croître», a-t-il noté, en précisant que le pape François n'avait toutefois pas évoqué avec lui cette enquête en cours.

Dans le cadre de cette enquête, cinq employés de la Secrétairerie d'État sont notamment dans le collimateur de la justice vaticane et ont été licenciés.

«Le Saint Père a accepté la renonciation de sa charge de préfet de la Congrégation des causes des saints et de ses droits liés au cardinalat présentée par Son Éminence le cardinal Giovanni Angelo Becciu», avait annoncé jeudi soir le Saint-Siège dans un communiqué laconique, sans fournir d'explications.

Le court communiqué du Vatican précise que si Angelo Becciu conserve son titre de cardinal, il perd tous les droits attachés à cette fonction, notamment la possibilité d'élire un nouveau pape lors d'un conclave. Le cardinal va néanmoins continuer à jouir de son appartement de fonction, a-t-il lui-même précisé.

Une telle mesure est rare. En 2015, le pape François avait accepté la renonciation aux prérogatives de cardinal de Mgr Keith O'Brien, ancien archevêque d'Édimbourg qui avait démissionné deux ans plus tôt après avoir été l'objet de plaintes de jeunes prêtres pour des «actes inappropriés» dans les années 1980. Le prélat avait néanmoins conservé son titre de cardinal jusqu'à sa mort en mars 2018.