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Le référendum de 1995, un moment historique manqué pour le Québec selon Marois

Geneviève Lajoie | Journal de Québec

L’ancienne première ministre Pauline Marois nous a accordé une entrevue dans le cadre de la sortie, cette semaine, de son autobiographie.

Photo Chantal Poirier

L’ancienne première ministre Pauline Marois nous a accordé une entrevue dans le cadre de la sortie, cette semaine, de son autobiographie.

Pauline Marois reproche à Jacques Parizeau d’avoir abdiqué sa responsabilité de chef de la nation en quittant, amer, après le référendum de 1995, au lieu de profiter de ce rapport de force pour exiger de nouveaux pouvoirs pour le Québec. Un rendez-vous manqué avec l’histoire, selon elle.

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Dans une autobiographie à paraître cette semaine, la première et seule femme à avoir dirigé le Québec revient sur ses origines modestes et la longue carrière politique qui a suivi.

La couverture du livre à paraître cette semaine de Pauline Marois.

Photo courtoisie

La couverture du livre à paraître cette semaine de Pauline Marois.

À une époque où la politique était une affaire d’hommes, Pauline Marois gravit les échelons et collectionne les fonctions ministérielles. Elle relate d’ailleurs son premier emploi dans le cabinet de Jacques Parizeau, où il était interdit aux femmes de porter le pantalon.

Si elle passe en revue ses réalisations, l’ex-politicienne évite autant que possible les règlements de compte.

Elle n’a toutefois pu se résoudre à passer sous silence le comportement répréhensible de son ancien chef dans les heures qui ont suivi le référendum, où le camp du «non» a remporté de peu la victoire.

«Près de 60 % des Québécois francophones avaient dit oui! Mais au lieu de tirer profit de ce résultat remarquable, monsieur Parizeau semblait s’être résigné à la débâcle. Dans mon esprit, sa décision d’abandonner le navire est bien pire que les propos qu’il a tenus quand il est monté sur scène. Il aurait pu recadrer son discours et reprendre le combat... Il a choisi d’abandonner», se désole-t-elle.

L’argent et le vote ethnique

L’ancien premier ministre Jacques Parizeau le soir du référendum de 1995.

Photo d'archives

L’ancien premier ministre Jacques Parizeau le soir du référendum de 1995.

La fâcheuse déclaration sur l’argent et le vote ethnique en avait peut-être refroidi certains, mais Pauline Marois était prête à vivre avec les conséquences. 

«Ce qu’il a dit était strictement vrai, [mais] il ne fallait pas qu’il le dise», glisse-t-elle, en entrevue.

Selon elle, M. Parizeau a ni plus ni moins manqué à son devoir en démissionnant.

«J’aurai toujours beaucoup d’admiration et un immense respect pour monsieur Parizeau. [...] Mais le chef d’une nation est condamné à être plus grand que lui-même. Il ne peut pas faire passer sa propre vie et ses propres émotions avant son peuple, avant son pays. C’est terrible, mais c’est le prix à payer quand on a choisi de faire de la politique, quand on a lutté pour être élu, et obtenu l’immense privilège d’être le responsable du destin d’une nation.» 

Pauline Marois estime que c’est un rendez-vous manqué avec l’histoire puisque le gouvernement sera pendant un temps déstabilisé par ce départ fracassant et l’arrivée d’un nouveau chef.

«Ce soir-là, pour une des rares fois de notre histoire, le peuple du Québec avait les atouts suffisants pour forcer la main du Canada», insiste-t-elle. Depuis, la ferveur souverainiste n’a cessé de décliner.

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Rivalité avec Landry

Pauline Marois aborde brièvement sa rivalité avec Bernard Landry. Elle se remémore notamment une « manœuvre » de son collègue ministre pour l’éloigner de sa directrice de cabinet et amie, Nicole Stafford, à qui on avait offert le poste de déléguée générale du Québec à Bruxelles. 

«Je dois dire que je l’ai pris très dur», confie-t-elle. 

Malgré tout, elle croit encore aujourd’hui que Bernard Landry a surestimé sa capacité de nuisance. 

«Je me suis moins sentie en compétition avec lui que lui en compétition avec moi», a-t-elle dit à notre Bureau parlementaire.  

Valeurs ou laïcité?

Les années dans l’opposition n’ont pas été de tout repos, le Parti québécois ayant connu nombre de déchirements. Alors, à son arrivée au pouvoir en 2012, à la tête d’un gouvernement minoritaire, Pauline Marois a des projets pour le Québec et est pressée de les réaliser. 

C’est le cas de la fameuse charte des valeurs, qui aurait plutôt dû être baptisée la charte de la laïcité. Outre le nom, elle ne regrette rien. 

«Je suis assez contente de l’avoir présentée parce qu’elle a donné des petits, je pense que la loi 21 (adoptée par le gouvernement Legault et qui interdit le port de signes religieux chez les employés de l’État en position d’autorité et les enseignants), c’est un peu le résultat de toute cette démarche qu’on a faite.»

Pauline Marois savait toutefois que ce projet ne pourrait progresser sans heurts. 

«Je me doutais que rien ne nous serait épargné, qu’on nous traiterait d’intolérants, de fascistes, d’islamophobes.»   

«Trop corrompu» pour le pont Champlain ?  

Comme première ministre, Pauline Marois se remémore un entretien «totalement surréaliste» au sujet du pont Champlain avec son homologue fédéral de l’époque, Stephen Harper. Le premier ministre du Canada considérait que le Québec était « trop corrompu » pour gérer la construction d’un pont, se rappelle-t-elle. Le conservateur lui a même demandé pourquoi les Canadiens paieraient pour le pont d’une province qui souhaite se séparer du pays. «Je lui ai répondu : “Eh bien, parce que, jusqu’à nouvel ordre, les Québécois paient des impôts à Ottawa”.»   

«Rétrogradée» à l’Éducation, Marois en larmes  

Ministre des Finances sous la gouverne de Jacques Parizeau, Pauline Marois accueille comme une «rétrogradation» sa nomination à l’Éducation par son nouveau chef, Lucien Bouchard. «J’ai pleuré comme une Madeleine», confie-t-elle dans son bouquin. En entrevue, l’ex-politicienne relate comme elle était fière de sa fonction de grande argentière du gouvernement. «C’est très prestigieux!» Avec le recul, c’est pourtant le ministère de l’Éducation qu’elle a préféré diriger, où elle pilotera notamment la grande réforme du système d’éducation.  

Le «boys club»  

Pauline Marois en compagnie de son conjoint, Claude Blanchet, et de trois de ses enfants, Félix, François-Christophe et Catherine, en 1983.

Photo d'archives

Pauline Marois en compagnie de son conjoint, Claude Blanchet, et de trois de ses enfants, Félix, François-Christophe et Catherine, en 1983.

Autres temps, autres mœurs. Mère de quatre enfants, Pauline Marois avait le sentiment «qu’on allait en profiter pour [l]’évincer» si elle s’absentait pour ses obligations familiales. «En l’espace des quatre années qu’a duré mon premier mandat, j’ai mis au monde trois enfants. À chacun de mes accouchements, je ne me suis accordé qu’un bref congé de deux semaines.» L’ex-élue admet maintenant que son rôle de superwoman allait trop loin. En revanche, elle ne participait pas aux activités sociales après le travail. «La maternité ne m’a jamais ralentie. Mais je ne faisais pas partie du boys club.»   

«Je ne suis pas féministe!»  

À ses débuts en politique, lorsque la ministre de la Condition féminine, Lise Payette, lui offre de diriger son cabinet, Pauline Marois rétorque: «Mais... je ne suis pas féministe!» Après réflexion, elle en vient à la conclusion qu’elle est profondément féministe, mais qu’elle n’aimait pas jusque-là qu’on lui accole cette étiquette. En entrevue, l’ex-politicienne se désole que beaucoup de femmes ne veulent pas se dire féministes. «Parce que ça fait ringard, ça fait dépassé. Mais c’est quoi, être féministe, c’est de vouloir l’égalité entre les hommes et les femmes, c’est avoir les mêmes droits, avoir accès aux mêmes services, les mêmes revenus!»   

PKP, le «poing»de bascule  

Le 9 mars 2014, l’homme d’affaires Pierre Karl Péladeau se présente comme candidat du PQ en levant le poing.

Photo d'archives, Annie T. Roussel

Le 9 mars 2014, l’homme d’affaires Pierre Karl Péladeau se présente comme candidat du PQ en levant le poing.

L’entrée en scène de Pierre Karl Péladeau a fait basculer la campagne électorale du Parti québécois en 2014. Pourtant, confie Pauline Marois, tout avait été planifié au quart de tour et le discours de l’homme d’affaires avait été soigneusement préparé. «Tout avait été prévu, sauf... quelques mots improvisés sous le coup de l’émotion», reconnaît-elle. Le magnat des médias lance alors, poing en l’air : «Le choix de faire de la politique, je le fais en pensant à mes trois enfants, avec le souhait de contribuer à leur léguer un pays dont ils seront fiers!» Les libéraux de Philippe Couillard n’ont eu qu’à agiter l’épouvantail du référendum pour reprendre le pouvoir. Une chose est toutefois claire dans son esprit: «Nous n’avons surtout pas été battus à cause de la Charte des valeurs.»  

Elle s’est «censurée» après l’attentat  

Pauline Marois escortée hors de la scène du Métropolis après les coups de feu.

Photo Chantal Poirier

Pauline Marois escortée hors de la scène du Métropolis après les coups de feu.

Pauline Marois s’est «censurée» au lendemain de l’attentat politique qui la visait pour ne pas alimenter la confrontation avec la communauté anglophone. Minimiser la gravité de l’événement était une «erreur», admet-elle aujourd’hui. 

Le 4 septembre 2012, fraîchement élue première ministre, la chef du Parti québécois était attendue au Métropolis pour fêter la victoire et célébrer ce moment historique, à savoir l’accession d’une femme à la tête du gouvernement du Québec.

Il était prévu qu’elle s’y rende à pied. Mais la pluie qui tombait ce soir-là a changé les plans. Elle a pris la voiture de fonction. 

«Je le dis assez froidement, il devait me tuer sur le parcours me menant au Métropolis avec ma famille», dit-elle en entrevue. 

Ne voulant pas commencer son mandat dans un esprit de confrontation avec les anglophones, elle a choisi d’adopter «une attitude de déni».

Attentat politique

«Sur le moment, je me suis censurée. [...] C’est pour des raisons politiques qu’il a planifié et exécuté cet attentat. C’était la chef du PQ souverainiste, la première ministre du Québec qu’il attaquait, c’était elle et le plus grand nombre possible de souverainistes qu’il voulait assassiner.»

Avec le recul, Pauline Marois estime qu’elle aurait dû réagir autrement et reconnaître qu’il s’agissait d’un attentat politique. Elle regrette d’avoir minimisé cet événement, mais elle se sentait le devoir de se mettre au travail rapidement.

Dans les jours qui ont suivi, son équipe de sécurité voulait lui faire porter un gilet pare-balles. 

«On est venu prendre mes mesures, le gilet a été confectionné et livré... Il est resté dans la garde-robe.»