/news/culture

«The Last Shift»: dans le ventre de l’Amérique

Isabelle Hontebeyrie | Agence QMI

Richard Jenkins est émouvant dans «The Last Shift», l'histoire d’un caissier de restaurant rapide.

Nous sommes à Albion, au Michigan. La nuit, pendant ce que les Américains nomment le «graveyard shift» (le quart de travail de nuit, qu’on traduit littéralement par le «quart du cimetière»), le service au Oscar’s Chicken and Fish local est assuré par Stan (Richard Jenkins). Il est arrivé là en 1971 et n’est jamais parti. Mais il s'est enfin décidé à prendre sa retraite.

Aujourd’hui, il s’occupe de former Jevon (Shane Paul McGhie), son remplaçant. Le jeune homme noir, tout juste père, est un délinquant en probation. Il a été arrêté pour des motifs destinés surtout à le maintenir en état de peur. Sous la plume d’Andrew Cohn, qui signe ici son premier long métrage de fiction en tant que cinéaste et scénariste, rien ne change vraiment en Amérique. La preuve se manifeste dans un incident raciste et violent dont Stan a été témoin.

Dans la fenêtre du service au volant du Oscar’s Chicken and Fish, les clients se suivent et se ressemblent tous. Ils sont saouls ou pire, en plus d'être pauvres. Au rythme de leurs passages, Stan et Jevon abordent tous les sujets: le «white privilege» (cette position privilégiée des hommes blancs dans la société), le racisme, le fait d’être noir, l’inégalité...

«The Last Shift» (littéralement «le dernier quart de travail») ne peut être vu sans penser à l’élection présidentielle américaine. Chez nos voisins du Sud, l’heure n’est plus à l’espoir. Socialement, politiquement et économiquement, le pays est fracturé, le fameux «rêve américain» a été vécu. Le déclin de l’empire (pour reprendre le titre d’un film remarquable de chez nous) est visible partout, surtout dans le personnage de Stan, un «boomer», qui ne fait que répéter les erreurs du passé sans rien avoir appris.

Le regard qu’Andrew Cohn porte sur ses concitoyens n’est pas tendre. Mais il n’est pas féroce non plus. Sa formation de documentariste le fait observer, disséquer, étudier ses contemporains, saupoudrant ça et là son film de pointes d’un humour presque absurde. En passant à la fiction et en ayant choisi Richard Jenkins, il imbibe son long métrage d’un humanisme profond qui nous fait aimer Stan presque en dépit de nous-même.

Note: 3,5