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Vers un Québec indépendant en fruits et légumes toute l’année

Francis Halin | Le Journal de Montréal

La pandémie a jeté une nouvelle lumière sur la notion d’autonomie alimentaire. Peut-on manger local à longueur d’année ? À quel point sommes-nous dépendants de l’importation de fruits et légumes ? Un dossier qui démystifie la réalité alimentaire du Québec.

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Des producteurs agricoles vont doubler leur production de fruits et de légumes de serre à près de 250 hectares, soit 350 terrains de football, avec l’aide de l’État qui permettront au Québec de se rapprocher de l’autonomie alimentaire tant souhaitée depuis les années 1970. 

« On veut avoir une plus grande autonomie alimentaire. Ça veut dire avoir plus de produits “faits au Québec”, moins de produits importés. On a été inquiets au cours du printemps de ne plus recevoir entre autres des fruits et des légumes », a plaidé le premier ministre François Legault, en Abitibi, en août.

Ce rêve, déjà caressé par l’ex-ministre de l’Agriculture Jean Garon, semble plus que jamais possible en raison de la forte demande pour les aliments d’ici. 

Mardi dernier, le gouvernement Legault a affiché ses couleurs avec sa Stratégie nationale d’achat d’aliments québécois pour que les établissements publics aient des cibles d’achats d’ici cinq ans.

De concert avec l’industrie de l’agroalimentaire, ils ont décidé d’en faire un chantier immédiat. Partout au Québec, des entreprises prennent des initiatives pour nourrir les Québécois avec des aliments cultivés à longueur d’année :  

-La plus grosse serre du Québec, Les Serres Lefort, s’inspire de l’Ontario.  

-Le producteur de patates Dolbec mise sur l’entreposage et la Ferme Onésime Pouliot envisage de nouvelles techniques pour la récolte des petits fruits. 

-Hydro répond à une revendication traditionnelle des serristes : elle abaisse ses tarifs pour l’ensemble des agriculteurs, peu importe leur taille. 

-L’Union des producteurs agricoles (UPA) et Sollio Groupe Coopératif plaident pour l’autonomie alimentaire.  

-Nos grands investisseurs veulent participer au mouvement.    

Pluie de millions 

Près de la moitié des fruits et des légumes que l’on retrouve dans l’assiette des Québécois viennent des serres, selon le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ).

Dans sa stratégie, le gouvernement Legault espère doubler la quantité de serres de 123 hectares à 246 hectares ces cinq prochaines années.

Le MAPAQ estime que des investissements totaux, privés et publics, jusqu’à 480 M$ seront nécessaires pour faire croître l’industire. Pour faire pousser la filière des serres, Québec s’apprête à injecter des dizaines de millions de dollars pour que la province ait sa place au soleil aux côtés de l’Ontario et de la Californie.

Ces dernières années, Investissement Québec (IQ) a ouvert le bal en distribuant l’argent public pour soutenir des joueurs clés.

Les Serres Sagami-Savoura ont eu un prêt de 3,5 M$ en 2015, Les Serres Lefort, un prêt de 7,5 M$ et une garantie de prêt de 5,95 M$ en 2016, auxquels s’est ajoutée une garantie de prêt de 2,45 M$ en 2017.

De leur côté, les Serres Toundra ont eu une garantie de prêt de 23 M$ en 2015 et un prêt de 8 M$ en 2020.

« Au Québec, le problème, c’est que l’on consacre les trois quarts de nos terres en céréales à de la production de maïs et de soya destinés aux animaux », déplore Patrick Mundler, professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval.

On produit deux fois plus de calories que ce que l’on consomme, mais notre production sert à nourrir nos animaux et nos automobiles, note-t-il.

Mais le développement de la filière des serres pourrait venir changer la donne. Avec des ventes de 143 millions de dollars, l’industrie dominée par une douzaine de gros joueurs a faim.  

Comme l’aéronautique 

Au sommet, les Serres Sagami-Savoura (38 hectares) et Les Serres Lefort (30 hectares), qui ont la plus grande serre du Québec à un seul endroit, ne cachent pas leur appétit de croissance.

« Si on veut vraiment doubler le nombre de serres au Québec, il va falloir faire ce que l’on a fait avec l’aéronautique : bâtir des chaires et des facultés pour former des spécialistes », plaide André Michaud, président d’Agro-Québec.

Pour Stéphan Lemieux, PDG des Serres Royales de six hectares à Saint-Jérôme, l’image ternie de l’agriculture, la pénurie de main-d’œuvre et la perte de l’expertise au profit de l’industrie du cannabis fait mal.

« Au Québec, même le numéro 1 reste un petit joueur dans la mer de tous les producteurs ontariens. Quand les bannières veulent faire des promotions, même nos gros joueurs ont de la difficulté à subvenir à la demande », lance le plus gros producteur de tomates raisins de la province.

Selon lui, le gouvernement québécois devrait songer à offrir des crédits d’impôt pour aider les agriculteurs à être plus concurrentiels.

« Les grosses serres font du “bio à la Walmart”. On fait un produit du tiroir et non du terroir », lance à la blague Frédéric Jobin-Lawler, copropriétaire de l’Abri végétal, dans les Cantons-de-l’Est.

Ce qui fait dire au professeur d’agriculture Patrick Mundler que la construction de serres pourrait bien déplacer le problème plutôt que le régler.

« On va importer la main-d’œuvre plutôt que d’importer les produits. Plutôt que faire venir les tomates, on va faire venir les Mexicains », conclut-il.

La Stratégie Serres Québec prévoit 9,5 M$ sur cinq ans, 30 M$ sur cinq ans et un montant à déterminer avec le ministère de l’Économie et Investissement Québec (IQ), selon la Stratégie gouvernementale de développement des serres au Québec publiée en mai dernier. 

Du retard à rattraper par rapport à l’Ontario   

Daniel Terrault, vice-président développement des affaires, des Serres Lefort à Sainte-Clotilde-de-Châteauguay qui peuvent produire jusqu’à 720 000 têtes de laitues Mirabel par semaine au printemps et à l’automne.

Photo Francis Halin

Daniel Terrault, vice-président développement des affaires, des Serres Lefort à Sainte-Clotilde-de-Châteauguay qui peuvent produire jusqu’à 720 000 têtes de laitues Mirabel par semaine au printemps et à l’automne.

Le Québec a du chemin à faire pour rattraper l’Ontario où il y a dix fois plus de serres qu’ici dans des villes ensoleillées comme Leamington.

« On est en retard par rapport à l’Ontario. On est dix fois plus petit. L’Ontario peut nourrir une partie du Canada, tandis que nous autres on a de la misère à nourrir une partie du Québec », lance Daniel Terrault, vice-président développement des affaires des Serres Lefort, rachetées par Hydroserre en début d’année, qui commercialise la laitue Mirabel et les légumes bios VÔG.

À Sainte-Clotilde-de-Châteauguay, en Montérégie, l’entreprise possède la plus grande serre du Québec de plus d’une vingtaine d’hectares. On y fait pousser de la laitue (396 000 têtes par semaine), des poivrons (4 hectares) et des concombres et mini-concombres (4 hectares).

« Tout le complexe que l’on a ici à Sainte-Clotilde-de-Châteauguay est chauffé avec la biomasse. Ce sont des copeaux de bois 100 % québécois, qui viennent des scieries », poursuit M. Terrault des Serres Lefort.

Près de 45 % de ses produits sont vendus sur le marché américain à l’intérieur d’un rayon de dix heures de route. New York et Boston mangent de la laitue Mirabel « Fait au Québec » au quotidien.

« Ces six derniers mois, on a vu nos ventes bondir de 40 % en raison de la pandémie parce que les Québécois se sont tournés vers des produits locaux », poursuit le haut dirigeant des Serres Lefort.

Grenouille 

Pour Claude Laniel, directeur général des Producteurs en serre du Québec, le Québec n’a pas besoin d’imiter l’Ontario, mais peut s’en inspirer.

« C’est la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le bœuf. Je ne pense pas que ça soit l’intérêt du Québec. On est à peu près 20 % de la population canadienne, donc produire 20 % des légumes de serre serait atteignable. On est à 10 % en ce moment », analyse-t-il.

À Leamington, en Ontario, la capitale nord-américaine de serres, les hivers sont plus chauds et le soleil plus généreux. Les installations de 25 à 35 acres coûtent une soixantaine de millions de dollars à bâtir.

« Ce sont de gros investissements. Il ne faut pas amener de maladie là-dedans. La biosécurité est extrêmement sérieuse. Tu ne vas pas dans ces complexes-là aujourd’hui sans combinaison complète », explique Joseph Sbrocchi, directeur général de la Ontario Greenhouse Vegetable Growers (GVG), basée à Leamington.

Selon lui, on ne pourra pas faire pousser des patates, des carottes et des légumes racines en serre, mais les haricots, les aubergines, les champignons, oui. « On peut faire pousser bien plus que des tomates, des concombres et des poivrons. On a de plus en plus de fraises », dit-il.

Quand on lui demande si les serres sont vraiment l’avenir de l’agriculture ou un effet de mode, Joseph Sbrocchi s’enthousiasme.

« Dans le film de science-fiction Le Martien, on fait une serre pour avoir de la nourriture. Cette structure-là protège d’un environnement hostile », conclut-il en riant. 

Le plan Legault 

Québec veut doubler la superficie de culture en serre pour respecter un engagement électoral si l’on se fie à la Stratégie gouvernementale de développement des serres au Québec du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) de mai dernier.

Engagement pris par le gouvernement

« Un gouvernement de la CAQ fera en sorte de doubler la superficie de culture en serre au Québec en bonifiant le programme de rabais d’électricité offert présentement pour les producteurs en serre » -François Legault, 5 septembre 2018

Objectifs  

  • Respecter engagement électoral   
  • Autonomie alimentaire améliorée   
  • Entreprises rentables   
  • Optimiser les retombées économiques au Québec   
  • Hausse équilibrée offre - demande   
  • Des marchés, des tailles et des modèles d’affaires différents      

Consommation de produits de serre  

  • En 2018, le Québécois consommait 9,5 kg des principaux légumes de serre comparativement à 6,2 kg en 2007   
  • La production actuelle de fruits et légumes de serre comblerait approximativement 50 % de la consommation québécoise de produits de serre      

Les serres au Québec en chiffres  

  • Ventes de 143 M$   
  • 123 hectares de fruits et légumes de serre   
  • À 75 % détenus par 12 grandes entreprises   
  • Ce secteur a déjà doublé ses superficies dans les huit dernières années   
  • 64 hectares en 2010   
  • 123 hectares en 2018      

Croissance visée  

  • Estimée à 120 hectares   
  • Coûts d’investissement : 3 à 4 M$ par hectare   
  • Coûts d’investissement totaux : 360 à 480 M$   
  • Nombres de projets estimés :
    +/- 200 petits
    +/- 150 moyens
    +/- 15 grands      

Soutien gouvernemental  

  • Programme Transition énergétique Québec - aide financière depuis six ans ≥ 36 M$   
  • Programme de rabais d’électricité MAPAQ - MF
    - 40 % des investissements (max. six ans) ≤ 30,8 M$   
  • Programmes MAPAQ
    - PSI, IPV, Prime-Vert depuis cinq ans : 5,6 M$   
  • FADQ (prêts et garantie de prêts) : 97,2 M$ depuis cinq ans   
  • Hydro-Québec : tarif photosynthèse interruptible   
  • MEI-IQ par décret (prêts et garantie de prêts) : 34 M$ - Toundra, Lefort, Savoura   
  • Budget 2020-2021 : 10 M$/an pour 5 ans      

Source : Stratégie gouvernementale de développement des serres au Québec du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) de mai dernier