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L’attente pour les chirurgies explose

Hugo Duchaine | Le Journal de Montréal

Ginette Lizotte a sorti sa mère de 88 ans, Jeanine Forest-Lizotte, de la résidence où elle vivait pour mieux la surveiller, craignant qu’elle chute et se blesse gravement, alors qu’elle attend une opération de la hanche depuis plus d’un an.

Photo Martin Alarie

Ginette Lizotte a sorti sa mère de 88 ans, Jeanine Forest-Lizotte, de la résidence où elle vivait pour mieux la surveiller, craignant qu’elle chute et se blesse gravement, alors qu’elle attend une opération de la hanche depuis plus d’un an.

Le nombre de Québécois qui attendent depuis plus de six mois pour subir une opération a explosé de 300 % avec la pandémie, créant un gigantesque retard lourd de conséquences.

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« Non seulement il y a une explosion de cas qui n’ont pas été faits, mais il y a une explosion attendue de cas qui n’ont pas été diagnostiqués », laisse sombrement présager le chirurgien orthopédique du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), Robert Turcotte.

58 000 en attente  

Déjà près de 58 000 Québécois patientaient depuis plus de six mois pour se rendre au bloc opératoire, que ce soit pour la cataracte, la hanche, le genou, les chirurgies d’un jour ou avec hospitalisation, en date du 12 septembre.

Ils n’étaient que 14 300 pour l’année 2019-2020, soit quatre fois moins, selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Mais ces malades en suspens augmentent sans cesse, en hausse de 300 % par rapport à l’an passé. Ils représentent désormais près de la moitié des quelque 132 000 patients en attente d’une opération qualifiée de non urgente au Québec.

L’attente s’est particulièrement aggravée à Montréal dans les derniers mois.

Normalement, l’objectif du gouvernement est d’opérer 90 % des malades à l’intérieur de six mois. Mais pour le genou et la hanche, ceux qui ont dépassé ce délai comptent maintenant pour la moitié des cas en attente.

« La majorité de l’augmentation est due à la pandémie et au délestage des activités de chirurgie pendant la première vague », écrit par courriel Marie-Claude Lacasse, du MSSS.

« Avec la deuxième vague, ce n’est peut-être pas près de s’améliorer », craint à son tour le Dr Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, ajoutant que le manque de personnel limite aussi les établissements.

Pire ça devient  

Le Dr Robert Turcotte s’inquiète d’ailleurs des « impacts sournois » de ces retards, car plus une personne attend, plus son état se détériore et son problème s’aggrave, dit-il.

« Les patients qui partent [se faire opérer] déjà plus amochés, ils se remettent ultimement moins bien de l’opération », fait valoir le spécialiste.

L’attente mine aussi la qualité de vie des personnes, souvent aînées, qui se voient devenir incapables de se déplacer. Et puis certains peuvent développer des problèmes d’estomac avec la prise prolongée de médicaments anti--inflammatoires, explique le Dr Turcotte.

« Il va falloir qu’on puisse ouvrir de nouvelles salles d’opération [...] un budget spécifique pour le rattrapage », souligne Réjean Hébert, ajoutant que le réseau devra mettre les bouchées doubles devant la tâche colossale qui l’attend.

« On n’a pas vu encore se matérialiser une offre pour augmenter les capacités dans les hôpitaux, les cliniques privées », attend quant à lui le chirurgien Robert Turcotte.

« La situation sera gérée par un exercice rigoureux [...] en fonction de la priorité médicale et du temps d’attente et par diverses solutions pour augmenter la capacité, comme par exemple l’utilisation des centres médicaux spécialisés », précise le MSSS.

Près de 58 000 patients en attente  

En attente (période plus de six mois)


2019 2020
Cataracte  1428 9223
Hanche  563 2440
Genou 961 4416
Un jour 8396 32 468
Hospitalisation 2722 7697
Bariatrique 198 1455
Total 14 268 57 699

Des aînés en douleur qui dépérissent  

Une résidente de Terrebonne regarde sa mère de 88 ans dépérir avec impuissance, alors que l’aînée attend depuis plus d’un an un remplacement de la hanche.

« Ses souffrances sont de plus en plus intenses. Ce n’est plus juste de dire qu’elle a de la difficulté à marcher, elle souffre sans bon sens. Elle se frotte avec de l’Antiphlogistine, trois tubes par semaine, mais rien ne la soulage », souffle Ginette Lizotte, âgée de 61 ans.

Sa mère, Jeanine Forest-Lizotte, souffre d’une nécrose avasculaire. Il n’y a donc plus de sang qui se rend à sa hanche. L’arthroplastie qu’elle attend a été reportée quatre fois, la dernière date étant le 24 mars dernier.

Dernièrement, mère et fille se sont fait dire d’espérer que l’opération aurait lieu d’ici quatre mois.

« Quatre mois, ils sont malades ! » enrage l’aînée, qui ne sort plus de chez elle. « Je prenais mon mal en patience, ils opéraient ceux qui ont le cancer, ça presse plus », poursuit-elle, impatiente.

Avec la deuxième vague, elles craignent le pire.

« Quand elle marche, on entend la hanche débarquer », dit sa fille. Ses jambes sont devenues inégales de plus d’un pouce et elle a désormais des douleurs au genou. « Ça s’enchaîne », déplore Mme Lizotte.

Trois ans  

À La Pocatière, dans le Bas-Saint-Laurent, Liette Desjardins s’est fait répondre que sa mère de 89 ans, aveugle d’un œil, devait s’attendre à endurer pendant trois ans avant d’être opérée de la cataracte.

« Qu’est-ce qui va arriver si elle tombe parce qu’elle ne voit pas ? se demande-t-elle. On ne parle pas juste d’une chirurgie d’un œil, c’est son autonomie [...] Si elle tombe, c’est fini, je ne peux plus m’en occuper », craint-elle.

Impossible de faire une demande à l’intérieur de sa région, dit-elle. Sa mère doit patienter ou débourser des milliers de dollars au privé.

Pour rien  

À Laval, Suzanne St-André, se trouvait chanceuse de pouvoir être opérée de la hanche ce mois-ci. La résidente de Rigaud a passé un test de dépistage de la COVID-19 la veille.

Mais le résultat n’est jamais arrivé le jour de l’opération. Après huit heures d’attente et à jeun depuis la veille, elle a dû retourner chez elle. « C’est inhumain », lance-t-elle, espérant que la prochaine fois sera la bonne.