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La France dans la spirale de la haine en ligne

Agence France-Presse

Depuis plusieurs mois, la France craignait moins la menace d'un attentat projeté de l'extérieur que des actions individuelles. L'hypothèse s'est violemment concrétisée, à la suite notamment de la republication des caricatures de Charlie Hebdo qui ont galvanisé les réseaux sociaux.

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En un mois, l'image de la France dans le monde musulman s'est considérablement dégradée. «Plus que le procès Charlie Hebdo lui-même, c'est la republication des caricatures (de Mahomet, juste avant son ouverture le 2 septembre, NDLR), vécue comme un nouvel affront, qui fait office d'accélérateur. Ensuite, c'est un processus incrémentiel», a expliqué à l'AFP Laurence Bindner, co-fondatrice de JOS Project, plateforme d'analyse de la propagande extrémiste en ligne.

Se sont enchaînés successivement: une attaque fin septembre à l'arme blanche qui a fait deux blessés près des anciens locaux de l'hebdomadaire, un discours le 2 octobre d'Emmanuel Macron sur les «séparatismes» et notamment l'islam radical, puis la décapitation le 16 octobre de l'enseignant Samuel Paty, pour avoir travaillé avec ses élèves sur les caricatures de Charlie Hebdo. 

Et enfin, jeudi, l'attaque de Nice. 

Des groupes liés à Al-Qaïda et à l'organisation État islamique ont déversé sur la toile de nombreux messages ces derniers jours appelant à attaquer de nouveau la France et se félicitant notamment de l'assassinat du professeur d'histoire. Mais au-delà, c'est la sphère radicale tout entière qui s'est déchaînée.

«Le niveau d'agressivité sur les réseaux est très fort. Il y a des publications en langue française diffusées par des comptes non francophones, dans un français parfois de qualité médiocre. Il y a des posts sur les attentats de 2015, du recyclage d'éléments qui concernent la France», relève Laurence Bindner.    

Au début de l'été, les analystes et responsables des services de sécurité étaient formels: ni le groupe Etat islamique ni Al-Qaïda ne sont actuellement en mesure d'organiser un attentat de très grande ampleur en Occident. La France se savait en revanche vulnérable à des attaques perpétrées par des acteurs agissants souvent seuls, donc extrêmement difficiles à identifier.

Mais son image dans le monde musulman s'est dégradée au-delà de toute anticipation. «La rancoeur contre la France est sortie des seules sphères jihadistes et c'est la republication des caricatures qui en est à l'origine. On sort d'un islam radical politique pour atteindre une sphère religieuse plus large», ajoute Laurence Bindner.

Huile sur le feu 

Juste après l'assassinat de Samuel Paty, Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte antiterroriste, relevait une résurgence des discours islamistes radicaux avec «le procès Charlie, la republication des caricatures et le discours du président Macron». 

David Ibsen, directeur général de l'organisation indépendante Counter Extremism Project (CEP), estime urgent de contrer cette prolifération de messages haineux, très efficaces auprès des individus vulnérables.   

«Ce qui n'est pas toléré dans l'espace public ne doit pas l'être dans les médias sociaux, estimait-il sur le site du CEP mercredi. «La poussée récente d'attaques terroristes en France montre que, plus que jamais auparavant, nous avons besoin de réprimer la propagation des contenus extrémistes en ligne».

Mais la tension ne saurait retomber par le seul contrôle des messages sur Twitter ou Facebook, dont beaucoup se cachent derrière un sinistre anonymat. De grandes figures du monde musulman ont aussi violemment critiqué la France, dont le premier ministre pakistanais Imran Khan et le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Jeudi, l'exubérant ex-Premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad, a été plus loin encore. «Les musulmans ont le droit d'être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé», a-t-il estimé.

Des interventions qui jettent de l'huile sur le feu, regrette Phil Gurski, un ancien membre des services secrets canadiens aujourd'hui PDG de la société privée Borealis Threat and Risk Consulting Ltd.  

«C'est au minimum irresponsable» de la part de ces hautes personnalités», explique-t-il à l'AFP. «Les mots comptent, en particulier lorsqu'ils émanent de gens en position de pouvoir».

Les images comptent aussi, de fait. Chaque nouvel attentat fait l'objet de nouveaux commentaires, de nouveaux appels, de nouvelles célébrations du monde islamiste radical. De même que des photos de la décapitation de Samuel Paty avaient circulé sur la Toile, le mode opératoire de l'attaque de Nice témoigne d'une volonté de communiquer par l'horreur, estime le Janes Terrorism and Insurgency Centre (JTIC).

L'attaque de Nice »et la brutalité employée évoquent une possible escalade dans la volonté des assaillants d'inspiration islamiste de générer une publicité de masse pour (leur) cause».