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Et si on boycottait Noël?

Réjean Bergeron

Depuis quelques jours, la grande question existentielle qui est débattue dans les médias, au gouvernement et chez une bonne partie de la population est la suivante : face aux risques d’une propagation du virus de la COVID-19, jusqu’à quel point devrait-on permettre aux citoyens de se rassembler pour célébrer Noël? 

Pour moi, la question est mal posée. Je crois que nous devrions plutôt nous demander si face aux changements climatiques, à la dégradation des écosystèmes, à la disparition massive des espèces animales, à l’élévation du niveau de la mer et à l’augmentation de la force et de la fréquences des catastrophes naturelles sur la planète, il est encore pertinent en 2020 de célébrer Noël, cette fête de la consommation débridée et insensée qui a depuis longtemps perdu son âme au profit d’un capitalisme sauvage, aveugle et mortifère qui nous mène tout droit à notre perte?

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Pandémie

En cette période de pandémie, nous devrions plutôt faire l’effort de transformer cette pause qui nous est imposée en occasion inespérée pour réfléchir sur notre façon de vivre qui privilégie l’avoir à l’être, pour se questionner sur les raisons qui nous poussent à consommer d’une manière frénétique afin d’avoir en sa possession tout ce bric-à-brac autour de nous? Voilà un examen de conscience collectif qu’on devrait tous s’imposer avant de se retrouver dans un centre d’achats ou sur le site web d’Amazon pour faire nos emplettes du temps des fêtes.

L’être humain est une créature insatiable, une machine à désirer. Il peut bien posséder tout ce qu’il lui faut pour passer du bon temps, être bien, vivre paisiblement, ce n’est jamais assez. A le regarder aller, on a l’impression que son seul but est de posséder toujours plus, d’accumuler des richesse et de s’entourer d’objets divers, dont certains qu’il considère comme essentiels et d’autres comme luxueux; un luxe de pacotille toutefois si on regarde cette comédie humaine le moindrement de haut. 

Les raisons qu’on pourrait évoquer pour expliquer un pareil comportement sont évidemment multiples, mais je crois que cette façon d’agir de la part de l’être humain est avant tout l’expression d’un malaise existentiel profond face à la mort, à sa finitude, au fait qu’il ne soit qu’un pauvre mortel. Ne voulant assumer le fait qu’il va mourir un jour, y réfléchir et s’y préparer intérieurement, tout en vivant en conformité avec de cette implacable réalité, l’être humain, comme dans une espèce de fuite en avant, préfère ériger autour de lui un rempart de biens matériels en s’imaginant que ceux-ci sauront le protéger, calmer ses angoisses, le rendre heureux, lui procurer une certaine forme de reconnaissance ou d’estime de la part de ceux qui l’entourent. 

Démesure

En cette époque du tout numérique, cette démesure dont est atteint l’être humain s’est métamorphosé en hubris technologique. Convaincu que tout ce qui peut être fait à l’aide de ces technologies est nécessairement bien et bon, il participe ainsi d’une manière inconsciente au mythe du progrès sans jamais remettre celui-ci en question, quitte à travestir son nom pour celui d’innovation afin de rendre cette course aux mirages plus adaptée à son époque. Même si la réalité brute et les rapports scientifiques sur la dégradation des écosystèmes lui prouvent le contraire, il continue de croire ou de se comporter comme si les ressources naturelles étaient infinies, inépuisables ou renouvelables. Pour se voiler le visage et se donner bonne conscience lorsque des catastrophes environnementales majeures finissent par lui sauter au visage et s’imposer à lui, il tente tout de même de persévérer dans son délire consumériste en s’accrochant à ce drôle d’oxymore que représente le concept de développement durable, s’imaginant ainsi que cette approche « innovante » finira un jour par le sauver de la catastrophe annoncée. 

L’être humain creuse dans les entrailles de la terre pour en extraire des métaux de toutes sortes afin de fabriquer des vétilles qui rapidement se retrouveront au dépotoir, passe à la moulinette des montagnes entières à la recherche de terres rares pour fabriquer des téléphones intelligents qui demain à peine seront désuets, rase de grandes forêts vierges pour faire pousser des palmiers qui lui fourniront une huile bon marché grâce à laquelle il pourra cuisiner des plats qui le rendront obèse, fore toujours plus profondément le fond des océans afin de déloger la moindre petite goutte de pétrole qui pourrait s’y cacher pour alimenter les moteurs à explosion qui empoisonneront l’air qu’il respire. Semblant poussé par un instinct de mort, l’être humain s’obstine ainsi à scier toujours plus intensément la branche sur laquelle il est assis. Un jour, alors qu’il se retrouvera en chute libre, il se dira à lui-même : peut-être que nous sommes allés trop loin...

Fatalité?

Est-ce là une fatalité? Pas nécessairement. Pouvons-nous encore trouver des raisons d’espérer? Peut-être que oui, mais à la condition de se prendre en main, de changer nos priorités, de revenir à l’essentiel et d’être plus authentiques avec les autres et avec nous-mêmes. Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, pourquoi ne pas faire de ce Noël 2020 la grande fête de la simplicité volontaire.

Réjean Bergeron

Professeur de philosophie et auteur de Je veux être une esclave et de L’école amnésique ou Les enfants de Rousseau

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