/news/coronavirus

Au coeur de la bataille dans cinq hôpitaux

Elisa Cloutier | Journal de Québec

La deuxième vague frappe de plein fouet les hôpitaux de Québec, où les travailleurs s’épuisent à combattre la COVID-19 et appréhendent un hiver encore plus difficile avec la grippe et les impacts des partys de Noël.

Le Journal a eu un accès exclusif en pleine pandémie aux équipes médicales qui mènent la bataille contre le coronavirus dans les cinq hôpitaux du CHU de Québec.

Une guerre épuisante, alors que la prise en charge de patients infectés nécessite près de 35 % de plus d’effectifs (voir autre texte plus bas).

Les nombreux processus de désinfection et les changements très fréquents d'équipements nuisent à la productivité des équipes médicales, en temps de pandémie.

Photo courtoisie

Les nombreux processus de désinfection et les changements très fréquents d'équipements nuisent à la productivité des équipes médicales, en temps de pandémie.

Essoufflement, écœurement, découragement, la deuxième vague est éprouvante pour les travailleurs de la santé, qui auraient pris, nous dit-on, « quelques semaines de plus » avant de replonger tête première au cœur de la pandémie.

Six éclosions ont déjà « hypothéqué » bon nombre d’employés depuis le début de la deuxième vague. À elle seule, une éclosion dans une unité « chaude » de l’hôpital L’Enfant-Jésus a contaminé une quarantaine d’employés.

Cet épuisement généralisé de la part des employés, tous secteurs confondus, a été constaté lors de notre passage à l’hôpital L’Enfant-Jésus. « C’est comme être toujours en marathon. Ça prend beaucoup de patience », indique Danielle Goulet, directrice des soins critiques, responsable des cinq urgences du CHU et des soins intensifs.

Pas de volontaire 

Contrairement au printemps dernier, les employés sont beaucoup moins nombreux à lever la main pour prêter main-forte. Le délestage a aussi été beaucoup moins important cet automne (30 %), que lors de la première vague (70 %). « Lorsque j’ai fait un appel au volontariat [à la première vague], j’avais une liste de 350 noms. Là, ça fait trois appels au volontariat que je fais et j’ai 30 noms », se désole Brigitte Martel, directrice des soins infirmiers au CHU.

« Quand le populationnel [le nombre de cas de COVID-19 dans la population] augmente, on sait que nous avons une montée aux soins intensifs environ deux semaines après », affirme-t-on en comité tactique, la rencontre quotidienne de tous les gestionnaires de la pandémie dans les cinq hôpitaux du CHU de Québec.

Photo Elisa Cloutier

« Quand le populationnel [le nombre de cas de COVID-19 dans la population] augmente, on sait que nous avons une montée aux soins intensifs environ deux semaines après », affirme-t-on en comité tactique, la rencontre quotidienne de tous les gestionnaires de la pandémie dans les cinq hôpitaux du CHU de Québec.

Les besoins de personnel, eux, ont augmenté en flèche pour traiter les cas les plus lourds, qui nécessitent parfois une ou deux infirmières pour un seul patient, en permanence.

La grippe et les partys inquiètent 

L’incertitude est aussi palpable dans les hôpitaux de Québec à l’approche de la saison de la grippe. « Est-ce que le coronavirus va se cacher sous une influenza ou va cohabiter chez le même patient ? Ça peut arriver, un virus respiratoire n’est pas exclusif », s’inquiète Danielle Goulet.

Selon elle, « l’apogée » est à prévoir après le temps des Fêtes, un moment où, habituellement, le taux d’occupation dans les urgences explose.

Le personnel médical s’inquiète aussi des répercussions que pourraient avoir les partys de Noël dans les hôpitaux. « Lorsque les gens font des partys, c’est clair que la transmission se continue et c’est clair que ça a un impact [dans les hôpitaux] », affirme pour sa part Valérie Dancause, responsable du programme de prévention et contrôle des infections.  


LA COVID À QUÉBEC   

  • 414 patients hospitalisés depuis le début de la pandémie (en date du 20 novembre)    
  • 67 aux soins intensifs (en date du 20 novembre)    
  • Âgés de 15 à 54 ans  
  •  Durée d’hospitalisation moyenne : de 3 à 7 jours  
  • Certains sont restés plus de 14 jours   
  • Près de 5 % des patients positifs se présentent à l’urgence pour une autre raison      
  • Près de 20 % des patients hospitalisés finissent aux soins intensifs          

Pénurie de plus de 500 infirmières    

La pénurie de main-d’œuvre dans les cinq hôpitaux du CHU de Québec est si importante que le personnel infirmier n’était pas suffisamment outillé pour affronter cette deuxième vague.

C’est ce qu’affirme Brigitte Martel, directrice des soins infirmiers au CHU de Québec. Pour combler son important manque de main-d’œuvre, elle pourrait embaucher 500 infirmières « demain matin », affirme-t-elle.

En plus d’être privée de 30 % de ses effectifs qui sont sur l’assurance salaire (congé de maternité, assurance maladie, etc.), Mme Martel affirme que les récentes éclosions et les isolements préventifs lui font « très mal ». Résultat, au moins une centaine d’infirmières sont absentes chaque jour.

Les mesures sanitaires représentent ainsi un véritable casse-tête, alors qu’on doit constamment « bouger les infirmières » d’un endroit à l’autre, du jamais-vu, affirme Mme Martel. Ces mouvements non volontaires ont aussi des répercussions sur le moral des troupes. « Ça a changé l’ambiance, c’est sûr », admet-elle.

Soins intensifs 

Le son de cloche est le même aux soins intensifs, où l’isolement préventif « coûte cher » aux équipes, qui doivent faire plus de temps supplémentaire.

Depuis le début de la pandémie, les intensivistes en poste doivent dormir à l’hôpital pour assurer la surveillance des patients atteints de la COVID-19. Une première au CHU. « C’est une charge additionnelle. Il y a de l’épuisement puisque leur tour revient souvent », mentionne Danielle Goulet, directrice des soins intensifs.

Délestage et éclosions 

Le récent délestage, lors duquel 15 salles d’opération ont été fermées, a permis de récupérer une quarantaine d’infirmières, qui sont allées prêter main-forte aux équipes dans les unités dites « chaudes », où des patients atteints de la COVID-19 sont hospitalisés. Mais une éclosion parmi les employés a tout chamboulé. « Nous devons attendre qu’il n’y ait plus de cas pendant 14 jours pour pouvoir récupérer ces infirmières », explique Mme Martel.

Certains employés sont d’ailleurs toujours en isolement. « C’est un élément nouveau [les éclosions] pour lequel nos équipes n’étaient pas préparées. On savait ce qu’on avait à faire théoriquement, mais on ne s’attendait pas à ça », ajoute de son côté Valérie Dancause, directrice du programme de prévention et contrôle des infections.

Par ailleurs, la stabilisation des cas de COVID-19 à Québec a permis au CHU de rouvrir des salles d’opération, permettant un fonctionnement à près de 90 %. 

Plus malades qu’à la première vague    

La deuxième vague a déferlé dans les hôpitaux de Québec amenant avec elle les premiers grands malades de la COVID-19 qui nécessitent des soins aigus, dont l’assistance en oxygène.

En moyenne, pour 50 patients hospitalisés, 10 se rendent aux soins intensifs, où l’on retrouve les « grands malades ».

Dans certains cas, on doit assigner une ou deux infirmières pour un seul patient, en permanence. 

« Nous avons eu des patients qui requéraient des soins de très hauts niveaux. Les patients étaient beaucoup plus malades que lors de la première vague chez nous », affirme Danielle Goulet, directrice des soins critiques.

La peur de consulter aux urgences lors de la première vague amène aujourd’hui une charge de travail supplémentaire. Certains patients consultent avec des « pathologies aggravées », nécessitant plus de soins.

Photo courtoisie

La peur de consulter aux urgences lors de la première vague amène aujourd’hui une charge de travail supplémentaire. Certains patients consultent avec des « pathologies aggravées », nécessitant plus de soins.

« Patients de haut niveau » 

Pour la première fois, les équipes des soins intensifs ont installé des patients en détresse respiratoire en position couchée sur le ventre, pour favoriser leur oxygénation. 

« La ventilation ventrale permet d’ouvrir les alvéoles. Ce sont des patients de haut niveau », explique Mme Goulet.

Plusieurs patients atteints de la COVID-19 ont aussi démontré de graves problèmes intestinaux. « J’en ai vu qui vomissaient autant qu’ils avaient de la difficulté à respirer. » 

35 % plus de personnel nécessaire pour prendre en charge les patients    

La prise en charge de patients atteints de la COVID-19 nécessite 35 % plus de personnel, en plus des nombreuses mesures de précaution et d’équipements, qui rendent les équipes médicales moins productives.

Même si le nombre de patients hospitalisés pour la COVID-19 peut paraître minime aux yeux de la population, le caractère très contagieux du virus monopolise les travailleurs.

« Pour prendre en charge par exemple 50 patients atteints de la COVID, nous avons besoin d’environ 110 à 115 membres du personnel », soutient Marie-Frédérique Fournier, directrice de deux unités « COVID » à l’hôpital L’Enfant-Jésus.

Efficacité affectée 

Dans les cinq hôpitaux du CHU, des corridors dédiés aux patients présentant des symptômes de COVID-19 ont été aménagés, restreignant ainsi la circulation.

Photo courtoisie

Dans les cinq hôpitaux du CHU, des corridors dédiés aux patients présentant des symptômes de COVID-19 ont été aménagés, restreignant ainsi la circulation.

Les corridors, unités et trajectoires dédiés au virus affectent aussi l’efficacité des équipes. 

« On ne peut pas être aussi performants qu’avant. Mais si on ne met pas tous ces processus en place, nous allons créer de la contamination auprès d’une clientèle vulnérable. Ici, viennent des gens en chimiothérapie, des cancéreux, des gens avec des problèmes de reins, etc. », précise le Dr Roger Grégoire, coordonnateur de l’activité chirurgicale durant la pandémie.