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Monsieur Roberge, oubliez l'examen d'histoire cette année

Cette lettre est signée par un collectif spontané d’enseignant-e-s du cours d’Histoire du Québec et du Canada de quatrième secondaire. C’est en leur nom personnel qu’ils et qu’elles signent cette lettre demandant au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, de revoir sa décision d’imposer une épreuve unique en histoire de quatrième secondaire dans sa formule traditionnelle.


Depuis mars 2020, l’ensemble des acteurs et actrices du milieu de l’éducation a dû faire preuve de résilience et s’adapter à la situation hors de l’ordinaire que la pandémie mondiale que nous vivons exige. Nous estimons, en tant qu’enseignant-e-s, avoir répondu à l’appel. Depuis le printemps, nous ne cessons de nous réinventer, pour utiliser l’expression à la mode, et nous donnons le meilleur de nous-mêmes avec enthousiasme, même si le parcours nous semble semé d’embûches avec, disons-le, son lot de consignes floues ou contradictoires. À la rentrée, en août 2020, nous étions toutefois content-e-s et soulagé-e-s de retrouver nos élèves en présentiel, même si nous avions pleinement conscience que cette année scolaire 2020-21 serait tout, sauf ordinaire. 

Monsieur Roberge, nous vous interpellons directement. Vous avez déjà été enseignant, vous ne cessez de vous présenter publiquement comme empathique à notre réalité. Vous n’êtes pas sans savoir que l’acte d’enseigner, dans toute sa complexité, est une chose qui se planifie à l’avance, à court, moyen et long terme. Ce n’est pas quelque chose qu’on fait à l’aveuglette et qu’on improvise. Il importe de planifier nos séquences d'enseignement d’avance afin de préparer adéquatement les jeunes qui nous sont confiés, afin qu’ils réussissent lors des évaluations que nous avons planifiées en conséquence. 

Or, dès la rentrée, conscients des défis qui nous attendaient, nous nous sommes rencontré-e-s, entre collègues enseignant-e-s d’univers social, afin de déterminer les savoirs qui seraient jugés essentiels pour cette année. En quatrième secondaire, cette opération fut quelque peu particulière puisque nous avons été surpris-es de constater que le document d’accompagnement en Histoire du Québec et du Canada de quatrième secondaire, fourni par le ministère, était en fait une copie intégrale des tableaux de la précision des connaissances du Programme de formation de l’école québécoise. En d’autres mots, en quatrième secondaire, cours qui est à sanction ministérielle, tout est un savoir essentiel puisque les élèves sont susceptibles d’être interrogés sur n’importe quel sujet du programme. C’est un non-sens dans le contexte où nos directions nous demandent de cibler des savoirs essentiels à enseigner et à évaluer en cours d’année. 

Exigences du nouveau programme  

Il est important de remettre certaines choses dans leur contexte plus large. Depuis 2016, il n’y a pas eu d’épreuve unique en histoire de quatrième secondaire puisqu’un nouveau programme a été implanté en 2016-2017. Depuis, en l’absence d’épreuve unique, des épreuves d'appoint, similaires à l’épreuve unique dans leur forme et leur fond, étaient fournies par le ministère en 2017-2018 et en 2018-2019. Celles-ci ont permis aux différents milieux de s’adapter et de s’arrimer aux exigences du nouveau programme. Selon ce qui était prévu à l'origine, l’épreuve unique devait être imposée à nouveau en 2020. Or, on connaît la suite. Une pandémie mondiale est venue bouleverser ces plans avec le résultat qu’à la fin de l’année scolaire 2019-2020, plusieurs élèves vulnérables sont passés de la troisième secondaire vers la quatrième secondaire. Nous ne referons pas l’histoire, il faut vivre avec cet état de fait. 

Ces derniers jours, différents médias ont relaté des témoignages émanant de professionnel-le-s du milieu de l’éducation. Plusieurs se sont montré-e-s inquiets et inquiètes quant aux difficultés scolaires vécues par plus d’élèves qu’à la normale en cette année hors de l’ordinaire. Lorsque questionné à ce sujet par les différents médias, vous avez en quelque sorte minimisé ces inquiétudes en préférant rappeler que vous aviez fait des adaptations au régime pédagogique (la modification du calendrier des étapes et de la pondération de celles-ci) et les allégements que vous avez apportés à certaines épreuves ministérielles du primaire et du premier cycle du secondaire. Sur les ondes du FM 98,5, vous avez aussi ouvert la porte à d’autres aménagements à apporter si la situation l’exigeait, mais qu’il était trop tôt pour le faire. La situation ne l’exige pas encore, selon vous. 

Or, nous croyons que vous avez tort : il y a urgence d’agir. Il ne faut pas attendre jusqu’en mai, c’est maintenant qu’il faut le faire. Les enseignant-e-s en histoire de quatrième secondaire estiment être les oublié-e-s avec vos affirmations jovialistes qui servent à rassurer le grand public. Pour nous, l’année 2021 marque le retour de l’épreuve unique après plusieurs années de pause. Qu’on ait modifié le calendrier et la pondération des étapes ne change en rien la réalité vécue par les jeunes. Au minimum 50% du résultat final des élèves en histoire sera constitué par leur résultat à l’épreuve unique. Pire encore, le statut de l’épreuve donne le pouvoir au ministère de modérer à la hausse ou à la baisse le résultat de l’autre 50%, celui qui est normalement déterminé par l’enseignant-e, en fonction des résultats obtenus par les élèves et ce, afin de normaliser les notes à la grandeur de la province. Connaissant la disparité des situations vécues à la grandeur du Québec, c’est un non-sens dans le contexte actuel. 

L’écart se creuse   

À l’aube de la fin de la première étape, nous vous le confirmons : le confinement du printemps a fait mal, très mal aux élèves. Or, depuis la rentrée, nous constatons que les écarts entre les élèves qui réussissent et ceux qui connaissent des difficultés ne cessent de se creuser. Dans plusieurs cas, une mise à niveau s’est avérée nécessaire en début d’année puisque plusieurs élèves n’avaient pas étudié la dernière réalité sociale de troisième secondaire, qui couvre la période 1791 à 1840. De plus, plusieurs classes ont dû être confinées à la maison, en raison des circonstances actuelles, sans compter tous les élèves qui, à titre individuel, ont dû subir le même sort. En zone rouge, qui touche actuellement presque tout le Québec, nous avons en plus dû passer à un enseignement hybride (alternance école/maison) afin de répondre aux consignes sanitaires. L’enseignement à distance est certes une solution de rechange intéressante dans les circonstances, mais celle-ci n’est aucunement comparable à un enseignement en présentiel. En plus de ces contraintes, rajoutez les trois nouvelles journées d’enseignement perdues puisque trois nouvelles journées pédagogiques ont été ajoutées au calendrier scolaire. Bien qu’elles nous aient demandé beaucoup d’adaptation, nous avons encore une fois fait preuve de résilience et nous sommes plié-e-s à ces nouvelles exigences. Nous faisons notre part de l’effort collectif, tout comme l’ensemble de la société civile fait sa part.  

Cependant, les enseignant-e-s sont confronté-e-s entre choisir de ralentir la cadence, pour permettre aux élèves en difficulté de suivre, ce qui sacrifie le reste du groupe puisque tous les savoirs ne seront pas vus, ou voir l’ensemble du programme coûte que coûte, au prix de perdre ces mêmes élèves en difficulté, un dilemme déchirant, mais nécessaire puisque le résultat de l’épreuve vaut au moins 50% de la note finale. 

Soyons clairs  

Notre objectif aujourd’hui n’est pas de remettre en question le statut de l’épreuve unique ou la façon dont les résultats de celle-ci sont traités de manière permanente. Nous comprenons les enjeux et la nécessité de celle-ci, notamment pour garantir une certaine forme d’équité d’un milieu à l’autre en uniformisant l’évaluation. Par contre, nous sommes convaincu-e-s qu’en période de pandémie mondiale, il est tout à fait incohérent de demander aux enseignant-e-s de faire preuve de capacité d’adaptation, alors que le ministère refuse lui-même de s’adapter. Cette situation est paradoxale, voire absurde. Elle mine le moral des enseignant-e-s, mais surtout démotive plusieurs élèves. Les difficultés organisationnelles rendront compliquée l’organisation même de l’épreuve unique (respect des plans d’intervention et des bulles-classe, par exemple). 

M. Roberge, démontrez que vous êtes véritablement à l’écoute en envoyant un signal clair aux jeunes de quatrième secondaire. La situation pandémique est déjà suffisamment anxiogène pour eux. Réévaluez la nécessité d’imposer une épreuve unique sous sa forme actuelle en 2021. 

Faites confiance au jugement professionnel des enseignant-e-s, laissez-nous travailler sans cette contrainte et laissez-nous leur inculquer le goût d’apprendre avant le goût de réussir un examen à sanction à tout prix, au détriment de la pédagogie et du gros bon sens.  

L’épreuve unique, on remettra ça une fois la pandémie passée, en 2022 espérons-le. Nous avons signé, 

Les 158 signataires sont tous des enseignants en Histoire du Québec et du Canada de 4e secondaire, le cours concerné par l’épreuve unique 2021.

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