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«C'est complètement aberrant! Ce sont des bébés!»

Anthony Martineau | TVA Sports

DIDIER DEBUSSCHERE/JOURNAL DE QU

Alors que d’innombrables intervenants répètent sans cesse aux jeunes que le hockey doit avant tout demeurer «un jeu», un constat est néanmoins indéniable : c’est également une grosse «business». 

De plus en plus de joueurs, encore enfants, sont comparés dès l’âge de 12 ans à des légendes de la Ligue nationale de hockey, classés via des listes de meilleurs espoirs et approchés par des agents.     

«Je t’avertis : tu vas devoir me censurer si on parle de ça. C’est vraiment un sujet qui me vire à l’envers», lance Dominic DeBlois, qui représente notamment les intérêts de Thomas Chabot (Sénateurs) et David Savard (Blue Jackets) en tant qu’agent. 

Cette réalité ne laisse personne indifférent. Alors que plusieurs s’en insurgent, certains la comprennent et peuvent l’expliquer, mais ressentent néanmoins un malaise face à celle-ci. 

Le TVASports.ca a pris l’initiative de se plonger au cœur de ce débat polarisant. Comment doit-on percevoir le traitement réservé aux jeunes joueurs de hockey appartenant à l’élite? Est-ce trop vite, trop tôt? Est-ce justifié? Formateur? 

Vous pourrez lire plus bas l’avis de plusieurs intervenants chevronnés qui, dépendamment de leur parcours professionnel, de leur profession ou de leurs valeurs, voient tous les choses d’une perspective différente... mais similaire en même temps.  

Des comparatifs... vicieux       

En plus d’être un agent respecté dans le monde du hockey, Dominic DeBlois a également évolué pendant cinq saisons dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Qui plus est, il est le fils de l’ancien joueur des Nordiques Lucien DeBlois. 

On peut donc dire que le hockey (et tout ce qui lui touche) n’a plus vraiment de secret pour lui. 

Pour lui, comparer les joueurs en bas âge entre eux ou à des étoiles de la Ligue nationale de hockey est tout simplement inacceptable. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé à l'attaquant du Phoenix de Sherbrooke Xavier Parent, dont l'histoire a justement été racontée cette semaine par l'auteur de ces lignes. 

«C’est complètement aberrant! Ce sont des bébés... C’est un non-sens. Il faut arrêter ça. Ça amène aux jeunes une pression insoutenable.» 

Ancienne vedette de la LNH, Daniel Brière va exactement dans le même sens. 

«Ça me rend très inconfortable de voir ça. On devrait laisser les enfants être des enfants. Ils ne devraient penser qu’à s’amuser. À 11-12 ans, personne n’aurait cru que j’atteindrais un jour la LNH. Quand j’évoluais dans le Midget AAA, un agent est venu dans notre vestiaire et a signé quatre de mes coéquipiers. Cet agent-là ne m’a jamais regardé. 

«L’intérêt à mon égard n’a commencé qu’à la fin de ma première saison dans la LHJMQ. Quelques années plus tard, je faisais mes débuts dans la Ligue nationale et parmi les joueurs de mon équipe Midget qui avaient été signés par cet agent, aucun n’a un jour évolué dans le hockey professionnel.»

Martin Chevalier / JdeM

Jean-Philippe Glaude est recruteur professionnel pour le compte des Predators de Nashville. Selon lui, s’emporter pour des joueurs d’âge pee-wee est non seulement néfaste, mais complètement inutile. Il cite trois raisons bien précises. 

«Ça me pince le coeur, lance-t-il avec émotion. Certains petits bonhommes trainent ces comparaisons et attentes toute leur vie.»  

«Premièrement, à 11 ou 12 ans, on n'a aucune idée du véritable sens du hockey d’un joueur. Souvent, les meilleurs de cet âge-là sont les plus rapides ou les plus grands. Quand tu patines plus vite que tout le monde, ta prise de décision est beaucoup plus facile et moins élaborée. Il est donc extrêmement difficile de déterminer si un jeune pee-wee a une bonne intelligence du jeu.»

Glaude cite également la difficulté de prévoir comment un jeune garçon de 11 ans finira par se développer physiquement versus les autres joueurs de son âge.

«Finalement et surtout, insiste-t-il, comment peut-on prévoir de grandes carrières à certains petits bonhommes alors qu’ils n’ont pas encore joué avec la mise en échec? Ce point-là est majeur!»

Dominic DeBlois amène à ce sujet des exemples plus qu’évocateurs. 

«Au niveau pee-wee, jamais on aurait considéré Thomas Chabot comme un potentiel joueur de la LNH. Il évoluait dans le CC! À l’inverse, je connais un joueur qui a déjà terminé le Tournoi Pee-wee de Québec avec une récolte de près de 60 points en huit matchs. C’était complètement fou! Mais il a finalement joué 15 matchs dans la LHJMQ, puis s’est retrouvé dans le junior AAA.»

Des cadeaux insensés proposés aux parents        

Nicola Riopel est agent, président et membre fondateur de l’agence sportive «Propulsion». 

Ancien gardien (et recordman) de la LHJMQ, il concède que la représentation des joueurs touche des sportifs très jeunes, mais mentionne que c’est le cas depuis un bon moment déjà. 

«Quand j’étais joueur, on a commencé à me courtiser entre ma première et ma deuxième saison bantam. J’avais alors 13 ans! Certains m’avaient offert de m’installer un gymnase chez moi, d’autres me disaient qu’ils allaient me payer le voyage au Texas chaque été pour que je puisse m’entraîner avec un entraîneur de renom... Tu vois le genre?», a d’abord lancé l’agent. 

Dominic DeBlois, lui, confirme que dans les coulisses du hockey mineur, certains agents sont littéralement prêts à tout pour attirer la perle rare, peu importe son âge et peu importe la façon d’y parvenir.  

«Des joueurs sont approchés dès leur première année pee-wee! Je peux te dire qu’il y a des agents qui vont jusqu’à proposer aux parents de payer toutes les dépenses annuelles liées au hockey (inscription, équipement, hébergement) afin de les convaincre qu’ils sont les bons pour leur enfant. Et ce genre de proposition ne s’arrête pas seulement au paiement des frais de hockey. Certains agents sont vraiment prêts à tout.

LHJMQ

«Après ça, tu tentes d’aller discuter avec ces parents-là. Comment veux-tu sérieusement avoir une discussion franche avec eux quand ils viennent de se faire promettre la lune pour leur garçon qui n’a que 11 ans?»

Et un fait demeure : la représentation des joueurs par des agents se fait maintenant de plus en plus tôt. 

DeBlois et Riopel reconnaissent tous les deux qu’ils font, sans le vouloir bien sûr, partie de cet engrenage qu’ils qualifient eux-mêmes de «malsain». Mais ils doivent suivre la parade, sous peine de voir leur emploi sombrer dans la précarité. 

«Quand je me suis lancé en affaires avec mon partenaire Étienne, se rappelle Riopel, on avait convenu de ne pas approcher les patineurs qui évoluaient dans les catégories d’âge inférieures au niveau midget. Le plan était d’évaluer avant les fêtes et de présenter notre plan de match aux parents des joueurs qui nous intéressaient en janvier. 

«Mais rapidement, on a constaté que tous les joueurs que l’on avait ciblés étaient représentés par des agents depuis déjà deux ans dans certains cas! Évidemment, pour survivre, il a fallu s’ajuster. Étienne et moi avons donc convenu de nous tourner vers les rangs bantam (13-14 ans), mais nous nous sommes fait la promesse de ne pas approcher les joueurs de première année. 

L’ancien gardien des Wildcats de Moncton y va ensuite d’une confidence aussi troublante qu’éloquente. 

«Je sais que ce n’est pas normal. Mais si on ne le fait pas, on n’aura tout simplement pas de joueurs!»

DeBlois autant que Riopel s’assurent cependant de faire les choses de la façon la plus éthique possible. 

«La première chose que je dis aux parents d’un jeune de 14 ans, mentionne DeBlois, c’est : “avez-vous vraiment besoin d’un agent? Absolument pas. Votre jeune a 14 ans. Qu’il s’amuse!” 

«Mais certains parents veulent quand même que leur enfant soit représenté. Quand c’est le cas, je leur dis qu’on peut aider leur enfant sur le plan du développement, mais que l’entraîneur et les parents sont aussi là pour ça! Quand je représente un gars de cet âge-là, j’exerce vraiment un rôle de soutien, en me tenant même un peu à l’écart.»

Nicola Riopel est exactement sur la même ligne.  

«Moi, je dis souvent aux parents des jeunes que je représente que tant qu’il n’y a pas d’argent en jeu, je suis plus un consultant qu’un agent. L’important, en bout de ligne, c’est vraiment de bâtir un lien de confiance avec la famille du joueur et celui-ci. Tout passe par là.»

«Les agents doivent manger, eux aussi!»       

Comme vous avez pu le lire plus haut, les agents sollicitent les hockeyeurs de plus en plus tôt. Pour Jean-Philippe Glaude, cette réalité s’explique facilement. 

«Il y a tout simplement trop d’agents!», lance-t-il sans détour. 

«Moi, quand je jouais junior majeur, il y avait peut-être quatre gars par équipe qui étaient représentés par des agents et c’était les joueurs qui étaient repêchés. Aujourd’hui, sur 400 joueurs junior, près de 350 sont représentés!

Hockey Québec

«Est-ce vraiment normal que 350 joueurs de la LHJMQ soient représentés alors que toi et moi on sait que seulement cinq de ceux-là vont avoir une carrière dans la Ligue nationale?»

Glaude poursuit. 

«S’il y avait seulement cinq agents, par exemple, ils n’auraient qu’à présenter leur plan au midget AAA. Mais là, la demande est tellement forte que tous ces gars-là n’ont pas le choix de se tourner vers les rangs bantam!»

«Ils ont dû m’appeler plusieurs fois pour que j’accepte»        

Pascal Dupuis a disputé 871 matchs dans la Ligue nationale de hockey. Il n’a eu son premier agent qu’à son arrivée dans la LHJMQ, alors qu’il était âgé de 17 ans. 

Son garçon, Kody, a remporté l’an dernier le Tournoi Pee-wee de Québec sous les couleurs de l’école Lucille-Teasdale (M13 majeur - LHPS). Il a d’ailleurs été classé parmi les 20 meilleurs joueurs pee-wee du Québec par «Le Journal», l’an dernier. 

Mentionnons ici que «Le Journal» a une politique très claire selon laquelle l’accord de TOUS les parents est requis pour qu’un jeune se retrouve dans ce populaire palmarès. Dupuis avoue cependant qu’il trouve le projet plutôt périlleux. 

«La vérité, c'est que cet exercice est très incertain. En Finlande et en Suède, par exemple, ils ne comptent pas les buts et les passes avant l’âge de 13-14 ans. Et ces deux pays s’en tirent très bien sur la scène internationale! Aux âges dont il est question ici, le hockey ne devrait être que développement et plaisir.»

Pascal Dupuis

photo d’archives

Un autre type de pression        

Dupuis et Brière, qui est lui aussi papa, doivent composer avec une réalité qui les suivra jusqu’à la fin de leur vie : ils ont évolué dans la LNH et leur carrière a inévitablement des impacts sur leur progéniture. 

«Mes enfants, même très jeunes, ont longtemps été comparés à moi», concède Brière. 

«Ils se faisaient constamment taquiner sur la patinoire et j’ai aussi pu constater que les entraîneurs et les parents ne les regardaient pas toujours comme les autres. J’ai beaucoup travaillé avec eux pour leur apprendre à ne pas embarquer là-dedans. 

«Pour un jeune de 11-12 ans, et ce peu importe le domaine, se faire comparer chaque jour à son père n’est pas évident. Je te dirais qu’on a eu quelques discussions difficiles, les enfants et moi. Quand je les voyais rentrer à la maison en pleurant, c’était loin d’être facile...»

Pour Dupuis, le principal défi est plutôt de rappeler à son garçon que le hockey demeure d’abord et avant tout un jeu. 

«Mon garçon à moi, tout ce qu’il a vu du hockey par rapport à son père, c’est que c’était un travail, quelque chose de sérieux. Il me voyait à Pittsburgh, il me voyait au gymnase m’entraîner très fort... En tant que papa, mon travail est de montrer à Kody que le hockey, c’est plaisant et que c’est un jeu. 

«S’il veut lancer 1000 rondelles par jour et se coucher tôt, il peut le faire n’importe quand! En autant qu’il le fasse de son plein gré et avec le sourire. Dernièrement, c’est lui qui m’a dit qu’il ne s’amusait pas s’il ne travaillait pas. Pour lui, avoir du plaisir c’est aussi performer. Et je respecte ça, car ça vient de lui.»

Une solution?         

Les différents intervenants appelés à participer à ce reportage sont clairs. Tous sont d’avis qu’un problème existe réellement quant à la façon dont les jeunes joueurs d’élites sont traités chez nous.

Savoir le reconnaître est un bon premier pas. En parler publiquement constitue une autre grosse étape de franchie. Mais y a-t-il une solution? 

Pour Nicola Riopel, peut-être. 

«Est-ce que si le repêchage de la LNH était un ou deux ans plus tard on aurait le même problème avec tous ces jeunes joueurs qui sont sollicités et comparés en bas âge? Je crois que la question mérite vraiment d’être adressée et évaluée. Présentement, on se sent pressés en tant qu’agents parce qu’il faut chapeauter un genre de plan de trois ans. Repousser l’encan donnerait assurément un peu plus d’air à tout le monde.»

Agence sportive Propulsion

Mais Daniel Brière amène un bémol. 

«Ce qui me fait peur avec une solution comme celle-là, c’est qu’il n’y aurait plus de joueurs de 18-19 ans dans la LNH. Et les joueurs de 16-17-18 ans qui sont plus dominants vont quitter nos circuits locaux et se diriger vers l’Europe pour avoir une opposition qui leur correspond. On veut aussi garder nos joueurs talentueux en Amérique du Nord.»

De son côté, Dominic DeBlois nous laisse sur une profonde réflexion qui devra, clame-t-il, être entendue par l’industrie. 

«On a tous besoin de faire un pas de recul et d’y aller d’une bonne prise de conscience. On s’en va où? La situation des jeunes joueurs de hockey québécois est franchement triste quand on prend vraiment le temps de s’y arrêter. 

«Tout le monde est responsable et doit se regarder dans le miroir. Je suis content qu’on prenne enfin le temps d’en parler quelque part. Peut-être que ce que je t’ai dit aujourd’hui va nuire à la business, en bout de ligne. Mais j’assume entièrement mes propos, car les choses doivent changer.»

Tout récemment, l'analyste de Sportsnet Elliotte Friedman rapportait que la LNH envisageait la possibilité d'hausser l’âge d’admissibilité des espoirs, excluant ceux de la première ronde. 

Le projet connaîtra-t-il une suite? En silence, plusieurs acteurs du milieu du hockey se croisent les doigts.