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Mafia au Casino: les criminels présents de Cuba à l’Ontario

Eric Thibault | Bureau d'enquête

Les craintes de voir la mafia étendre ses tentacules dans les casinos du Québec ne datent pas d’hier. La police sonnait l’alarme dès les années 1970, à la lumière de précédents notoires observés depuis des décennies, de Cuba jusqu’à Las Vegas. 

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CONTRÔLER LE JEU

« Il n’y a pas de chance dans le gambling. Seulement des gagnants et des perdants. Les gagnants contrôlent le jeu », a déjà dit le célèbre Meyer Lansky, longtemps considéré comme « le comptable de la mafia » aux États-Unis et celui qui a contribué à faire de Las Vegas la Mecque du jeu dès les années 1940.

À la fin des années 1930, il s’était aussi entendu avec le dictateur cubain Fulgencio Batista pour que la mafia américaine prenne le contrôle des casinos de La Havane avant d’en être chassée par Fidel Castro en 1959.

Vincenzo « Vic » Cotroni a dirigé la mafia montréalaise de 1958 à 1975.

Photo d'archives

Vincenzo « Vic » Cotroni a dirigé la mafia montréalaise de 1958 à 1975.

En 1970, l’ex-parrain de la mafia montréalaise, Vincenzo « Vic » Cotroni, avait rencontré Lansky au Mexique, en 1970. Avisé par la police, le ministre de la Justice d’alors, Jérôme Choquette, s’était demandé si la mafia avait des plans de casinos pour le Québec.

La mafia est réputée pour avoir contrôlé ou infiltré l’industrie du jeu ailleurs aux États-Unis, notamment à Atlantic City, au New Jersey.

DES RÉSERVES AU QUÉBEC

En commission parlementaire le 3 juin 1993, le directeur général de la Sûreté du Québec, Robert Lavigne, s’était dit favorable au projet de loi 84 qui confiait à l’État l’exploitation des casinos et des appareils de loterie vidéo. Mais pas avant d’avoir rappelé les « fortes réserves » de la police à ce projet pendant plus de 15 ans.

« Il faut se rappeler que le crime organisé avait fait main basse sur la majeure partie des établissements de jeu aux États-Unis et que la mafia exerçait un pouvoir quasi absolu sur tout ce qui touchait de près ou de loin ce marché », disait-il.

Ces réserves étaient aussi alimentées par des faits intrigants survenus ici même.

Le 28 septembre 1982, Michel Pozza, que les autorités désignaient comme « l’argentier du clan Cotroni », fut tué par balles dans les Laurentides, supposément parce qu’il frayait avec le clan Rizzuto. Quand les policiers ont fouillé son véhicule et sa résidence, ils ont trouvé avec surprise un document secret du gouvernement qui envisageait d’ouvrir des casinos au Québec.

DES DANGERS CONNUS

« C’est évident que la venue d’un casino [...] peut entraîner un accroissement des activités en matière de blanchiment d’argent [et] de prêts usuraires par des gangs organisés », a prévu le ministre de la Sécurité publique du Québec, Claude Ryan, à l’Assemblée nationale alors que le projet de casino à Montréal était ficelé, le 11 mai 1993.

Dans Le Journal de Montréal du 29 juin 1995, le journaliste Michel Auger rapportait les arrestations de neuf individus liés à la pègre asiatique relativement à un cas d’extorsion et de prêt usuraire aux dépens d’un homme d’affaires qui avait perdu 700 000 $ au casino de l’île Notre-Dame.

En 2003, l’enquêteur Nicodemo Milano, de la police de Montréal, a mené une opération d’infiltration au casino en jouant le rôle d’un gros parieur, selon des documents de cour. On lui avait alors présenté un prêteur usuraire dénommé Giuseppe Triassi qui disait travailler pour le parrain de la mafia montréalaise, Vito Rizzuto.

À l’inauguration du Casino de Montréal, le 9 octobre 1993, on aperçoit le maire Jean Doré (à gauche), le ministre André Valleran (au centre),  ainsi que les artistes Dominique Michel et Roch Voisine (à droite).

Photo d'archives

À l’inauguration du Casino de Montréal, le 9 octobre 1993, on aperçoit le maire Jean Doré (à gauche), le ministre André Valleran (au centre), ainsi que les artistes Dominique Michel et Roch Voisine (à droite).

DES CASINOS PROPRES...

« On est les seuls à savoir comment opérer un casino » s’est déjà targué l’ex-parrain de la mafia montréalaise Vincenzo Cotroni.

Joe Di Maulo fut longtemps considéré comme le numéro 2 de la mafia italienne.

Photo d'archives

Joe Di Maulo fut longtemps considéré comme le numéro 2 de la mafia italienne.

« Le meilleur moyen de garder les nouveaux casinos [de l’État] propres serait de laisser la mafia s’en occuper », avait même déclaré l’ex-numéro 2 de la mafia montréalaise Joe Di Maulo au quotidien Toronto Star en juillet 1993.

Cette année-là, à 10 mois de l’ouverture du Casino de Montréal, la police avait ouvert une enquête sur son frère, Vincenzo « Jimmy » Di Maulo, après qu’il eut sollicité un rendez-vous avec le président de Loto-Québec pour lui présenter une offre de service qualifiée « d’irrésistible ».

Malheureusement pour lui, un des policiers qui l’avaient déjà arrêté pour meurtre travaillait alors pour Loto-Québec et a alerté les autorités.

FRAPPÉS EN ONTARIO

En juillet 2019, la York Regional Police a démantelé un réseau lié à la mafia calabraise qui aurait blanchi au-delà de 70 M$ en argent sale dans des casinos de l’Ontario.

En plus des 10 arrestations dans l’enquête Sindicato, la police a saisi des biens évalués à 35 M$, dont 27 résidences, cinq voitures de marques Ferrari et plus d’un million de dollars en argent comptant.

La Société des loteries et des jeux de l’Ontario, une société d’État comme Loto-Québec qui avait collaboré à l’enquête policière, en a alors profité pour clamer qu’elle « prend le blanchiment d’argent au sérieux ».