/news/politics

Un partenaire embarrassant pour l’entreprise de Fitzgibbon

Le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon détient des titres de l’entreprise montréalaise Immervision.

Photo d'archives, Chantal Poirier

Le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon détient des titres de l’entreprise montréalaise Immervision.

Une entreprise détenue en partie par le ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, à l’origine de la controverse sur une apparence de conflit d’intérêts, fournit de l’équipement à une société chinoise associée à la répression des minorités musulmanes en Chine.

Cette firme chinoise, Hikvision, fait régulièrement les manchettes depuis qu’en 2019 le gouvernement fédéral américain l’a reliée aux opérations menées contre les Ouïghours par Pékin.

Selon les autorités américaines, les caméras de Hikvision sont utilisées dans la répression des minorités musulmanes du Xinjiang, une région du nord-ouest de la Chine.

Un établissement sécurisé aux limites de la ville de Hotan, au Xinjiang sert vraisemblablement de camp de rééducation et où sont détenus majoritairement des membres de minorités musulmanes.

Photo AFP

Un établissement sécurisé aux limites de la ville de Hotan, au Xinjiang sert vraisemblablement de camp de rééducation et où sont détenus majoritairement des membres de minorités musulmanes.

Le ministère du Commerce des États-Unis a depuis imposé des restrictions aux entreprises américaines qui approvisionnent Hikvision.

Notre Bureau d’enquête a constaté que l’entreprise québécoise à laquelle M. Fitzgibbon est lié, Immervision, fournit à Hikvision des composantes optiques entrant dans la fabrication de caméras de surveillance.

Apparence de conflit d'intérêts 

Le cabinet de M. Fitzgibbon a soutenu qu’il ignorait l’existence d’un partenariat entre Immervision et Hikvision, qui est pourtant déclaré publiquement par l’entreprise montréalaise.

« M. Fitzgibbon n’est plus membre du conseil d’administration de Immervision depuis plusieurs années », dit l’attaché de presse Mathieu St-Amand.

Selon le porte-parole, le ministre « tente déjà de se départir des actions, sans aucun rapport avec cette situation ».

Immervision n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevues. Son site établit toutefois clairement que Hikvision est parmi ses partenaires d’affaires.

En septembre 2019, l’entreprise montréalaise publiait sur sa page Facebook un billet annonçant qu’elle fournirait des composantes à Hikvision : « La nouvelle caméra vidéo de sécurité Hikvision 12MP 360 est équipée de la plus récente lentille panomorphique haute définition d’Immervision ».

Des caméras de la chinoise Hikvision seraient utilisées dans ce type d’établissement. Immervision, à laquelle Pierre Fitzgibbon est lié, produit des pièces pour Hikvision.

Photo courtoisie

Des caméras de la chinoise Hikvision seraient utilisées dans ce type d’établissement. Immervision, à laquelle Pierre Fitzgibbon est lié, produit des pièces pour Hikvision.

Sur son site, Hikvision met de l’avant ses « solutions » de surveillance destinées aux prisons. L’entreprise, dont l’État chinois est l’actionnaire de contrôle, souligne que les systèmes proposés répondent aux normes du ministère chinois de la Sécurité publique pour les centres de détention.

Rapport accablant 

Dans son plus récent rapport, la commissaire à l’éthique de l’Assemblée nationale, Ariane Mignolet, constate que M. Fitzgibbon contrevient au code de déontologie parce qu’il est actionnaire d’Immervision, ce qui l’expose à une apparence de conflit d’intérêts.

Investissement Québec, société d’État qui relève du ministre de l’Économie, fait partie des créanciers d’Immervision, à qui un prêt de 3,3 M$ a été accordé en 2016, avant l’élection de M. Fitzgibbon.

Mme Mignolet a relevé que M. Fitzgibbon a déjà refusé de saisir une occasion de vendre ses parts dans Immervision, prétextant que cela lui occasionnerait des pertes financières trop importantes.

Notre Bureau d’enquête a révélé la semaine dernière une vidéo captée en janvier 2020, dans laquelle M. Fitzgibbon apparaît aux côtés de la PDG de l’entreprise, Pascale Nini, dans le cadre d’un événement organisé par son ministère

Un « génocide » reconnu par le Parlement fédéral  

Ouïghours prison

Photo AFP

Le nom d’Immervision a été mentionné lors des travaux d’un groupe de députés fédéraux qui a reconnu cet automne l’existence d’un génocide par le gouvernement chinois contre une minorité musulmane du nord-ouest de la Chine où la population est soumise à une surveillance omniprésente.

Un groupe de huit parlementaires a produit en octobre un rapport après avoir recueilli de nombreux témoignages sur la situation au Xinjiang.

« À la lumière des témoignages qu’il a recueillis au cours de ses audiences, en 2018 et en 2020, le sous-comité est persuadé que les gestes du Parti communiste chinois constituent un génocide aux termes de la Convention sur le génocide », ont indiqué les parlementaires.

Selon le sous-comité, le gouvernement chinois persécute les groupes musulmans du Xinjiang par des détentions de masse, du travail forcé, une surveillance généralisée exercée par l’État et des mesures de contrôle démographique.

Immervision 

Même si les technologies de surveillance sont fabriquées en Chine, les parlementaires recommandent au fédéral de s’assurer qu’aucune entreprise ni aucun citoyen canadien n’a de lien financier avec les entreprises chinoises impliquées dans les technologies de répression.

Durant les travaux du sous-comité, en juillet, le député conservateur Garnett Genuis a évoqué l’hypothèse de limiter les investissements dans les entreprises canadiennes qui seraient dans cette situation. Il a fait référence à Immervision.

« Par exemple avec une entreprise comme Immervision, qui fournit des composantes pour les caméras de Hikvision », a-t-il dit.

Selon les parlementaires fédéraux, le Xinjiang a été transformé en État policier grâce à des moyens de surveillance omniprésents.

Les communications par téléphone cellulaire sont surveillées. Les systèmes de vidéosurveillance et les technologies de reconnaissance faciale sont utilisés pour contrôler les déplacements de la population.

Persécution 

Le sous-comité, où tous les partis politiques étaient représentés, a condamné la persécution des Ouïghours par le gouvernement chinois.

« Les témoins ont dit clairement que les gestes du gouvernement chinois visaient à éliminer la culture et la religion des Ouïghours », ont constaté les parlementaires.

Près de deux millions d’Ouïghours et d’autres musulmans, dont certains ont à peine 13 ans, sont détenus dans des « camps de concentration », note le rapport. 

Ils ont largué ces entreprises  

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, a vendu l’été dernier ses actions d’Immervision.

Son porte-parole Pierre-Yves Bourque a cependant assuré que cette transaction n’avait rien à voir avec la controverse entourant Hikvision.

« Il n’y a aucun lien avec la situation des droits de la personne en Chine », a dit le porte-parole.

L’été dernier, M. Champagne s’est retrouvé sur la sellette à la suite de révélations du Globe and Mail à propos de prêts hypothécaires obtenus en 2009 et en 2013 de la Banque de Chine, alors qu’il habitait à Londres.

Les prêts, obtenus avant son élection en 2015, avaient été déclarés par le ministre au Commissariat aux conflits d’intérêts et à l’éthique, au Parlement fédéral, tout comme sa participation dans Immervision.

Apparence de conflit 

M. Champagne a rapidement remboursé la Banque de Chine à la suite de critiques de l’opposition laissant entendre que sa situation pourrait miner son indépendance face à Pékin. 

Selon son cabinet, M. Champagne en a profité pour « faire du ménage » et vendre ses titres d’Immervision, en précisant qu’il « n’y a pas eu aucun argent qui a été fait avec ça ». 

En novembre, M. Champagne a refusé d’expliquer sa décision lorsqu’un député conservateur, John Williamson, l’a interrogé à ce sujet.

« Immervision produit des technologies utilisées par Hikvision qui, selon plusieurs constats, fournit de l’équipement de surveillance contre les Ouïghours au Xinjiang », a dit M. Williamson.

En 2019, nous rapportions que la Caisse de dépôt et placement du Québec détenait 12 millions d’actions d’une valeur de 60 M$ dans Hikvision.

Face à la controverse entourant son implication au Xinjiang, l’institution avait indiqué qu’elle pourrait renoncer à sa participation. La CDPQ a confirmé cette semaine qu’elle a vendu ces titres.


Vous avez des informations à ce sujet ? Contactez-moi en toute confidentialité à alexandre.robillard@quebecormedia.com.