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Chirurgie: réplique d'une personne trans

Alexandre Bédard

Chirurgie

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Lettre en réponse à l’article «Chirurgies annulées, mais pas celle d’une meurtrière trans», publié le 12 janvier 2020, par Éric Yvan Lemay.

En lisant l’article, j’ai été choqué. Pourquoi? Car j’ai eu l’impression, en tant que personne trans, de déranger la société. J’ai eu l’impression qu’on a pris la pandémie, le milieu carcéral et la communauté trans, trois sujets sensibles, et qu’on a mixé ça dans un article pour faire scandale.

Je suis moi-même une personne trans et, dans mon parcours j’ai eu à passer par le GRS, une clinique de réassignation de genre du Canada située à Montréal. J’ai eu de la chance, car j’y suis allé six mois avant le début de la première vague de COVID-19. Même à ça, l’attente a été interminable, 14 mois entre l’envoi de mes papiers et le jour de ma chirurgie. Le GRS, comme plusieurs endroits, a été fermé durant la première vague. Les chirurgies qui étaient donc prévues lors de la première vague ont été annulées et reportées sans date précise de retour. C’est donc environ trois mois de chirurgies qui ont été annulés pour des personnes tout comme moi, qui ne se sentent pas en adéquation avec le genre qu’on leur a assigné à la naissance. 

C’est difficile de concevoir, pour des gens qui se sentent bien dans leur peau, ou du moins qui n’ont pas un sentiment de ne pas correspondre avec leur reflet dans le miroir, comment l’attente peut être interminable. C’est pourquoi je crois qu’il est important de vous expliquer notre réalité. Les chirurgies de réassignation de genre sont un service essentiel et se retrouvent dans le domaine des chirurgies privées. Il est nécessaire de tenir compte également qu’un.e détenu.e dans une institution carcérale se doit de passer par le même processus que les citoyens, et la même attente, voire plus. 

Ce qu’on doit comprendre, c’est qu’une chirurgie de réassignation de genre est essentielle pour la vie et le bien-être d’une personne trans qui vit de la dysphorie. Le GRS est l’un des seuls centres au Canada à offrir ce service. Le retard que cette clinique a pris durant la pandémie peut rapidement s’étaler sur des années. Il s’agit d’une clinique spécialisée qui gère des milliers de chirurgies par année. Les cinq chirurgiens qui y pratiquent travaillent aussi, pour la plupart, dans d’autres cliniques de chirurgie. On parle, dans le cas des personnes trans, d’une attente qui varie de un à deux ans pour subir une première chirurgie. Selon les besoins psychologiques, un plan individualisé sera élaboré par les professionnels avec la personne trans, lequel comprend de une à sept chirurgies. Ce qui signifie qu’une transition peut prendre en moyenne jusqu’à sept chirurgies, avec un à deux ans d’attente entre les chirurgies. Le calcul est rapide, la transition peut s’étaler sur plusieurs années de souffrance pour arriver à se sentir en harmonie avec son corps. 

La dysphorie n’est pas quelque chose de facile à comprendre et peut être différemment vécue d’une personne à l’autre. Certaines personnes trans n’auront pas besoin de passer par un parcours chirurgical, tandis que d’autres vivront difficilement dans leur corps tant que cette étape ne sera pas passée. Certaines personnes n’arrivent pas à se regarder dans le miroir et d’autres peuvent même avoir un dégoût si important de leur corps qu’elles ne peuvent pas se laver à la lumière sans ressentir une forte détresse psychologique. Ceci les amène parfois à avoir des pensées suicidaires de manière fréquente.  

Plusieurs personnes sont encore en attente et doivent passer par un confinement souvent plus long que 14 jours pour s’assurer de ne pas se faire reporter une seconde fois. Certaines chirurgies obligent même la personne à subir préalablement des traitements d’épilation laser, à ses frais, alors que ces traitements peuvent durer plusieurs mois, voire des années, avant d’obtenir la chirurgie désirée. Ces traitements épilatoires ne sont souvent pas considérés comme essentiels, mais ils le sont pour obtenir la chirurgie. Ceci retarde donc d’autres opérations. 

Pour être pris en charge et être considéré comme personne nécessitant ce genre d’intervention, il faut remplir certaines conditions. La personne doit d’abord résider au Québec et être inscrite auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Elle se verra accorder un médecin, elle subira des chirurgies ou autres traitements jugés nécessaires par la RAMQ. Aucun soin purement esthétique n’est couvert, par exemple la féminisation du visage ou l’augmentation mammaire. La personne doit fournir plusieurs documents, dont une à deux lettres, selon la chirurgie désirée, d’un.e psychiatre ou d'un.e psychologue clinicien.ne privé.e. Ce service n’est présentement pas disponible dans le secteur public, puisque ces lettres demandent aux professionnels d’être accrédités par la World Professional Association for Transgender Health. La personne doit donc débourser pour les rencontres qui précèdent l’obtention des lettres de recommandation validant la dysphorie de la personne trans, et ainsi avoir accès aux services. Et enfin, les chirurgies et les traitements doivent être dispensés dans une clinique privée, choisie par l’État, qui est exclusivement via la clinique GRS Montréal. 

La pandémie est difficile pour tous, peu importe l’humain, le milieu et la communauté dont on fait partie. On ne vous demande pas de comprendre une réalité qui n’est pas la vôtre, mais seulement de la respecter, ou du moins de vous informer de notre réalité avant de crier au scandale. Les demandes en attente de chirurgie de réassignation de genre depuis le début de la pandémie se sont ajoutées au nombre déjà élevé qu’il y avait avant. Au lieu de nous mobiliser les uns contre les autres en ce temps de crise, nous devrions plutôt nous aider et nous sensibiliser aux réalités de tout un chacun. Il faut éviter de juger sur la base d’un article, sur une seule personne et une seule situation, mais bien prendre en compte les milliers d’autres personnes de cette communauté qui se battent chaque jour pour vivre leur vie en se sentant bien à l’intérieur comme à l’extérieur.  

Je souhaite à tous le meilleur pour 2021, en incluant les chirurgies nécessaires pour votre santé mentale ou physique, peu importe vos besoins, si vous êtes en attente actuellement. 

– Alexandre Bédard, conseiller aux enjeux trans, Alliance Arc-en-ciel de Québec

Réponse de l’auteur   

Je tiens d’abord à préciser que l’article ne visait pas la communauté trans en général. Je m’intéressais à la situation de deux détenues qui ont été opérées au moment où des milliers de Québécois ont vu leur chirurgie être reportée. Dans certains cas, il s’agissait de chirurgies semi-urgentes pour une greffe ou un problème cardiaque, par exemple. 

Dans mon article, je n’ai d’ailleurs pas parlé des chirurgies effectuées sur des dizaines d’autres patients trans qui se font toujours au Centre métropolitain de chirurgie. Je me suis attardé plus particulièrement à celle faite sur une meurtrière qui s’est déjà évadée. 

Les autorités carcérales et un juge ont même refusé sa demande de transfert dans une prison pour femmes, l’an dernier, en raison des risques pour la sécurité. Cette intervention chirurgicale a mobilisé une dizaine d’agents pendant une semaine, dans une période où on demande aux citoyens de ne faire que l’essentiel. 

Est-ce que cette chirurgie pouvait attendre quelques mois? Peut-être pas, mais c’est aussi ce que pensent plusieurs citoyens qui ont vu leur chirurgie être reportée. 

Cela dit, compte tenu de la sensibilité du sujet, j’ai quand même pris la peine d’avoir le son de cloche d’une personne trans avant la rédaction de l’article, pour m’assurer d’utiliser les bons termes et ne pas stigmatiser davantage cette communauté.

Sachez toutefois que ce papier aurait été publié, qu’il se soit agi d’un meurtrier ou d’une meurtrière qui aurait subi un autre type de chirurgie, même si elle n’avait pas été trans. 

Je vous remercie tout de même de prendre la peine de faire valoir votre point de vue, mais je répète que jamais je n’ai visé la communauté, mais plutôt une situation discutable dans le contexte sanitaire actuel.

– Éric Yvan Lemay

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