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Trois mois chez les complotistes québécois

Notre journaliste Jean Balthazard (à gauche) a participé à une manifestation à Montréal où il a croisé Jean-François Fortin­­­, arborant ici un t-shirt lié à la mouvance QAnon. Ce dernier acceptera deux mois plus tard d’expliquer ce qui l’a poussé à s’intéresser aux théories du complot.

Photo Agence QMI, Laurence Mathieu-Léger

Notre journaliste Jean Balthazard (à gauche) a participé à une manifestation à Montréal où il a croisé Jean-François Fortin­­­, arborant ici un t-shirt lié à la mouvance QAnon. Ce dernier acceptera deux mois plus tard d’expliquer ce qui l’a poussé à s’intéresser aux théories du complot.

Inspirés par leur pendant américain, les complotistes d’ici ont réussi à récolter une petite fortune tout en propageant des idées farfelues, voire dangereuses, depuis le début de la pandémie de COVID-19. C’est ce qu’a pu constater notre Bureau d’enquête pendant une immersion de trois mois dans leurs rangs.

Le port du masque, « c’est vraiment une tactique [des autorités] pour détruire notre système immunitaire parce que ton CO2 ne sort pas normalement, tu le ravales ».

Stephen Harper et Justin Trudeau sont impliqués dans le trafic d’enfants.

Quelles sont les meilleures façons de détruire une tour 5G ?

C’est ce genre de phrases complètement loufoques, voire dangereuses, que j’entends à profusion, coincé dans une petite voiture avec quatre inconnus aux tendances complotistes. Nous nous dirigeons vers une manifestation contre les mesures sanitaires à Ottawa, à la fin août.

C’est ainsi qu’a commencé mon immersion dans l’univers complotiste québécois.

Depuis le début de la pandémie, une personne peut se voir submerger d’idées complotistes en seulement quelques clics sur les réseaux sociaux, grâce aux algorithmes.

Comment finit-elle par adhérer à ces théories du complot ? Qui sont ces complotistes qu’on voit à la télé manifester contre les mesures élémentaires de sécurité au nom de la liberté ?

Incognito 

Entre les mois d’août et de novembre, je me suis joint à ce mouvement pour comprendre pourquoi il attire de plus en plus de gens, dans le cadre d’un documentaire produit par notre Bureau d’enquête. 

Dans un premier temps, je l’ai fait sans me présenter comme un journaliste afin de ne pas être repéré, avec l’aide de caméras cachées. Je révélerai mon identité plus tard.  

Depuis l’apparition de la COVID-19, l’adhésion aux théories du complot a explosé. Près d’un Canadien sur cinq y croit, selon une étude menée l’été dernier par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke.

« La perte de confiance envers le gouvernement a engendré une augmentation de l’adhésion aux thèses complotistes. Les gens sont de plus en plus méfiants, fatigués et mécontents », explique l’une des chercheuses de ce groupe, Marie-Ève Carignan.

Des dangers publics 

En temps normal, croire que la Terre est plate ou encore que les attentats du 11 septembre 2001, aux États-Unis, sont un coup monté n’affecte pas la société en entier.

Le problème actuel avec l’adhésion aux théories du complot liées à la COVID-19, c’est qu’elles posent un risque réel pour la santé publique. Les gens ne respectent pas les mesures sanitaires et pourraient aller jusqu’à refuser de se faire vacciner, selon le maître de conférences à l’Université de Paris et observateur des extrémismes en ligne Tristan Mendès France.

C’est sans compter que les fausses informations liées à la COVID-19 en amènent plusieurs à déraper vers des théories plus menaçantes.

En cette ère des médias sociaux, ceux-ci ont été un vecteur important pour la propagation des théories complotistes. C’est d’ailleurs grâce à eux que je me suis rapproché du mouvement.

Création de Mon alter ego 

Je veux d’abord tester l’algorithme de Facebook pour voir comment il contribue à répandre les théories. Le 18 août dernier, j’ai créé une page Facebook. Il s’agira du seul compte auquel j’aurai accès sur mon cellulaire durant les trois prochains mois.

« Ce sont surtout YouTube et Facebook qui accélèrent la visibilité des contenus complotistes en ligne », explique M. Mendès France.

Sur mon profil, je me présente comme un homme dans la vingtaine qui a perdu son emploi en raison de la pandémie. Cet alter ego n’est pas vraiment en faveur du port du masque et du respect de la distanciation physique, mais sans plus. 

À l’époque, il y a très peu de mesures sanitaires en place. Le port du couvre-visage vient d’être rendu obligatoire au Québec dans les lieux publics. Le nombre de nouveaux cas d’infection par jour tourne autour de la centaine.

Je commence mon infiltration en « aimant » des pages ou des groupes sur Facebook à nature complotiste et en suivant les comptes de personnes très présentes au sein du mouvement. 

470 000 $ amassés

La première page que j’aime est celle de la Fondation pour la défense des droits et libertés du peuple (FDDLP). Il s’agit d’une entité qui s’oppose aux mesures des gouvernements québécois et canadien.  

L’organisme a réuni des milliers d’adeptes depuis sa fondation en mai dernier. Grâce à des dons du public, il a récolté près de 470 000 $ à une vitesse fulgurante, apprend-on dans ses états financiers. 

Il est difficile d’avoir une idée claire de l’argent amassé par les autres groupes complotistes. Ils amassent des dons via des plateformes web ou de l’argent grâce à des publicités sur leurs réseaux sociaux. 

Avec la somme amassée, la Fondation a entre autres intenté en juin une poursuite contre le gouvernement provincial pour les mesures sanitaires. Une poursuite abandonnée par la suite.  

La FDDLP n’est pas le seul groupe à avoir conquis de nombreux internautes. Je remarque à quel point on peut être submergé d’idées complotistes en quelques jours.  

Une semaine après avoir activé ma page Facebook, mon fil d’actualité est déjà inondé de publications complotistes, antivaccins ou contre le port du masque. L’algorithme fait déjà son oeuvre. Je consulte mon compte plusieurs fois par jour.

J’essaie de lire le plus de publications et d’écouter le plus de vidéos possible. Mais la quantité de contenus accessibles est simplement trop grande. On assiste vraiment à une pandémie de désinformation.  

La faute des algorithmes

« Les réseaux sociaux, et notamment les algorithmes, ont une grosse part de responsabilité dans la “survisibilité” de ces théories qui émanent d’un groupe marginal d’individus », note l’expert Tristan Mendès France.  

Et « plus on s’informe sur les médias sociaux, plus on est susceptible d’être exposé à de fausses nouvelles et à des thèses complotistes », ajoute la directrice du Pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, Marie-Ève Carignan.  

Près de deux personnes sur trois qui se joignent à un groupe extrémiste sur Facebook le font d’ailleurs en raison des outils de recommandation du réseau social, d’après un rapport interne de Facebook dévoilé par le Wall Street Journal.  

En temps de pandémie, les Québécois ont davantage de temps pour s’informer. Nombreux sont ceux qui le font presque exclusivement sur les réseaux sociaux. 

Mais le complotisme ne s’enracine pas seulement en ligne. L’activisme virulent sur internet amène les gens à se rendre directement dans la rue pour protester. 

Un des exemples les plus frappants s’est produit récemment. Nourris par les fausses informations, les théories du complot et une réalité alternative, des émeutiers ont pris d’assaut le Capitole à Washington, la semaine dernière, pour maintenir le président sortant, Donald Trump, au pouvoir.

Sans commune mesure, le Québec a connu des manifestations contre les mesures sanitaires depuis le début de l’été. La première à laquelle j’assiste se tient sur la colline du Parlement à Ottawa le 29 août. 

Pris en sardine  

Plusieurs personnes sur mon nouveau fil d’actualité Facebook proposent du covoiturage à partir de Montréal pour s’y rendre. 

Dans le but de rencontrer des gens qui adhèrent aux théories du complot et au mouvement antimasque depuis le début de la pandémie, j’accepte d’embarquer avec une dame et trois autres personnes. 

Le chemin vers une manifestation à Ottawa en covoiturage a été révélateur des croyances de quatre complotistes dans cette petite auto rouge.

Photo Agence QMI, Laurence Mathieu-Léger

Le chemin vers une manifestation à Ottawa en covoiturage a été révélateur des croyances de quatre complotistes dans cette petite auto rouge.

À mon arrivée au point de rencontre, à la station de métro Honoré-Beaugrand, à Montréal, j’aperçois le véhicule qui est minuscule. 

Infiltration oblige, j’imite les autres passagers. On se serre la main en se saluant. Personne ne porte de masque. 

Même si je savais ce qui m’attendait, je suis stressé de les côtoyer sans respecter une distance de deux mètres et sans porter un couvre-visage.  

D’autant plus qu’il s’agit de gens qui ne respectent visiblement pas les mesures sanitaires et qui ont presque tous participé à d’autres manifestations auparavant. 

Dans l’auto, je suis littéralement pris sur la banquette arrière, coincé entre deux personnes. Ils ne parlent pas de leur vie personnelle. Seulement de complots ou de règles sanitaires durant tout le trajet de deux heures. 

GEN-COMPLOTISTES

Photo Agence QMI, Laurence Mathieu-Léger

Ils sont tous évidemment contre les décisions prises par les gouvernements de François Legault et de Justin Trudeau, mais leurs idées dérapent assez rapidement.  

Complot par-dessus complot  

L’une des passagères affirme que Stephen Harper, Jean Chrétien, Pierre Elliott Trudeau, Justin Trudeau ainsi que Paul Martin sont tous liés à un complot de trafic d’enfants. 

Elle fait même allusion à un futur soulèvement et à une révolution armée. Elle affirme aussi ne jamais porter son masque lorsqu’elle prend le métro ou l’autobus, bien que ce soit désormais obligatoire.  

Un peu plus tard, deux passagers discutent entre eux de méthodes permettant de brûler une tour de communication 5G, technologie souvent au cœur des soupçons des complotistes.

« Informe-toi, ils l’ont fait en Europe », lance l’un deux. 

Une des personnes est convaincue que la mort de George Floyd est « arrangée avec le gars des vues » pour exacerber les tensions raciales. Cet Américain noir a été assassiné par un policier blanc qui a mis son genou sur son cou en mai à Minneapolis. 

« Le monde pense que c’est contre le port du masque [qu’on s’insurge]. Non, c’est plus gros que ça. C’est contre le système qu’on se bat, nous », résume un peu plus tard la conductrice du véhicule.  

Étourdis 

La majorité des idées que j’entends m’apparaissent au minimum douteuses et appuyées sur de fausses informations.

D’autres sont parfois aussi dangereuses, ce qui me trouble. Ces gens semblent réellement habités par une profonde haine des autorités.  

À mon arrivée à Ottawa, je remarque d’ailleurs rapidement qu’une personne peut débarquer dans une manifestation avec un simple questionnement sur le port du masque, puis se faire bombarder par toutes sortes de théories complotistes sur les vaccins, la COVID-19, les tours 5G, etc. On est vite étourdis. 

Pris en sardine parmi les milliers de manifestants sans masque, j’écoute des personna-lités très populaires au sein du mouvement clamer leur mécontentement.

Mouvement hétérogène  

Les manifestants m’entourant sont de tous âges et de tous horizons. Il y en a qui sont venus seuls, entre amis ou encore en famille. En jasant avec quelques personnes, je me rends compte que leur motivation diffère de l’un à l’autre.  

Certains viennent défendre l’avenir de leurs enfants et leurs petits-enfants contre la « dictature » du gouvernement qui impose des mesures sanitaires. D’autres cherchent des réponses à leurs questions. 

Plusieurs croient qu’il n’y a pas réellement de pandémie ou sont tout simplement tannés de suivre les mesures mises en place par les autorités. 

Des individus prennent même part à une manifestation pour la première fois de leur vie. On y retrouve des enseignants, des comptables, des étudiants, des travailleurs de la construction, etc.  

L’étiquette de complotiste colle à la peau d’un large éventail de personnes. Certains sont seulement sceptiques. Il y a aussi de fervents adeptes de théories du complot qui vont à l’occasion partager des idées plus alarmantes. 

Extrême droite  

« On remarque une présence de certaines personnes qui faisaient autrefois partie des groupes de droite, voire même d’extrême droite, qui maintenant prennent part aux activités et qui prennent parole », note également la directrice de l’éducation et du développement des compétences au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, Roxane Martel-Perron. 

La vaste majorité des protestataires finit par se rassembler autour d’idées antigouvernement, anti-institution et antimédias auxquels ils ne font plus confiance. 

Beaucoup de manifestants à Ottawa profèrent des insultes chaque fois qu’un interlocuteur mentionne au micro un politicien, un scientifique ou un journaliste.

La réalisatrice de notre documentaire, Laurence Mathieu-Léger, qui capte des images de l’événement, est d’ailleurs étonnée par le degré d’aversion envers les médias. 

« J’ai couvert plusieurs élections américaines, dont celle de 2016, durant laquelle j’ai filmé certains rassemblements de la campagne électorale de Donald Trump. Les journalistes n’y étaient pas les bienvenus. Mais je n’ai jamais vu autant de haine qu’aux manifestations contre les mesures sanitaires », explique-t-elle.  

Sur le chemin du retour, avec les mêmes passagers qu’à l’aller, nous continuons de parler de théories du complot. La manifestation a réellement créé un sentiment d’euphorie chez eux. 

Qanon et les trumpistes 

La popularité du mouvement complotiste au Québec semble continuer de grandir. 

Le 15 septembre, je participe à une deuxième manifestation, à Montréal cette fois-ci.  

C’est le plus grand rassemblement contre les mesures sanitaires auquel j’ai assisté. J’estime à au moins 10 000 le nombre de participants.  

Ce qui me frappe le plus lors de cette manifestation, c’est la présence accrue de drapeaux de QAnon. Plusieurs portent aussi des vêtements arborant ses symboles.

Les drapeaux aux couleurs de Trump ou des États-Unis sont bien visibles. Manifestement, bien des complotistes d’ici le voient comme un sauveur et le vénèrent. 

Un « Gouvernement caché »  

« QAnon est en fait une théorie selon laquelle Trump est en train de mener une guerre contre cette institution qu’est le Deep State, qui est en fait un gouvernement caché dans le gouvernement », explique la spécialiste Roxane Martel-Perron.

« Il y a aussi plein de sous-théories qui vont y être attachées, ajoute-t-elle. L’idée selon laquelle il y a un réseau de prostitution juvénile de pédosatanistes qui comprend des acteurs, des personnalités connues, des politiciens allant jusqu’à la théorie du complot sur les reptiliens [selon laquelle certaines personnes sont des reptiliens et contrôlent le monde]. » 

QAnon, « qu’on peut regarder de loin en considérant que c’est juste un délire en ligne, est inquiétant parce que certains individus, peut-être plus fragiles, plus crédules que d’autres, commencent à allumer la mèche de la suspicion et attendent que ça prenne jusqu’à ce qu’un individu, peut-être un jour, commette des actes de violence », met en garde l’expert Tristan Mendès France.  

Je trouve d’ailleurs étonnant de voir autant de représentations de la mouvance QAnon, associée à l’extrême droite américaine, dans une manifestation au Québec contre les mesures sanitaires, bien que le mouvement soit devenu planétaire. 

L’une des personnes qui ont le plus propagé les idées de QAnon ici est Alexis Cossette-Trudel.

Avec sa plateforme Radio-Québec, il représente l’une des figures phares du mouvement complotiste chez nous. 

Il a vu sa popularité exploser depuis le début de la pandémie. Ses vidéos ont une résonance au Québec, mais également aux quatre coins du globe, confirme-t-il.  

J’ai passé d’innombrables soirées à regarder les « webjournaux » de Radio-Québec, qui peuvent durer plus d’une heure. M. Cossette-Trudel parle ainsi seul à l’écran en relayant toutes sortes d’informations sur la pandémie et la politique américaine, qui sont pour la grande majorité fausses, manipulées ou mal contextualisées.  

« Cherry picking »  

Ses informations, M. Cossette-Trudel les recueille de diverses sources. Il s’informe beaucoup sur Twitter, sur internet, sur YouTube et sur différents médias officiels, prétend-il. Ses abonnés lui envoient aussi énormément de sources, avance-t-il.  

« On n’a jamais été aussi bombardés d’informations que maintenant. Et tout l’art, c’est de faire le tri », indique-t-il.  

Le problème, c’est que M. Cossette-Trudel – comme bon nombre de personnes propageant des fausses nouvelles – tend à prendre seulement certaines parties d’un article ou d’une étude pour valider son raisonnement.  

« Ce qu’on voit souvent en pseudoscience, mais aussi avec les complotistes, c’est qu’on part d’une conclusion qu’on aime et on va faire du cherry picking, explique le communicateur scientifique pour l’Université McGill, Jonathan Jarry. On va chercher des études ici et là qui font notre affaire et on va mettre de côté toutes les autres études qui démontrent le contraire. » 

Fausses nouvelles à la tonne  

Sur mon fil d’actualité Facebook, je vois certaines idées construites de la sorte qui reviennent souvent, même si elles ont été démenties à plusieurs reprises par des scientifiques ou des journalistes.  

Par exemple, plusieurs internautes comparent la COVID-19 à la grippe, alors qu’il s’agit de deux virus différents, rappelle la microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, à Montréal, Caroline Quach.  

« Il y a quand même eu beaucoup plus de décès par habitant et d’hospitalisations avec la COVID-19 dans les quelques mois [précédents] qu’avec l’influenza habituellement », plaide-t-elle.

Il existe des journalistes qui tentent de s’attaquer aux fausses nouvelles sur les médias sociaux ou des scientifiques qui proposent de vulgariser certaines idées.

Les géants du web ont néanmoins un rôle à jouer dans ce combat contre la désinformation, croient plusieurs spécialistes.

« Sur les réseaux sociaux, il n’y a pas de garde-fou vraiment. N’importe qui peut partager un peu n’importe quoi. Et c’est sûr que la peur va se propager beaucoup plus rapidement que la nuance », constate M. Jarry. 

Comptes et pages fermées  

Certaines grandes plateformes se sont attaquées récemment à QAnon. En août, Facebook a mis à jour ses politiques pour ajouter ce mouvement à sa liste de groupes dangereux. 

Suivant cette décision, la page Facebook de M. Cossette-Trudel, qui comptait 75 000 abonnés, a été fermée. Puis, le 15 octobre, YouTube a emboîté le pas à Facebook en supprimant la page Radio--Québec, qui en comptait près de 125 000.

La visibilité du Québécois sur ces deux plateformes lui permettait de recueillir des dons, dont il garde secret le total.

« On a pris [les fermetures] comme, je ne veux pas dire une drop financière, mais oui, il va falloir se serrer la ceinture jusqu’à tant que ça revienne », explique-t-il.

« Mais nous autres, notre objectif, éventuellement, c’est de remplacer les médias. Idéalement, c’est d’acheter Québecor, d’acheter La Presse et devenir le média de remplacement », lance-t-il. 

Et le 8 janvier, c’était au tour de Twitter de lancer une offensive contre plusieurs pages liées à la mouvance QAnon. 

Elle a du même souffle supprimé le compte du président américain Donald Trump, en raison d’un risque d’incitation à la violence. La plupart des réseaux sociaux ont fait de même dans la foulée de l’assaut du Capitole. 

Doutes 

Après trois mois à consulter sans cesse du contenu sur les réseaux sociaux pour mon expérience, j’en suis venu à douter parfois. 

On est alors rendu au mois de novembre. Le froid s’installe sur le Québec, la deuxième vague de COVID avec lui. Les manifestations se font plus rares, mais quelques groupes continuent de tenir tête au gouvernement.  

Les théories du complot ne se font pas plus rares sur internet. 

J’ai beau être journaliste, je suis tellement bombardé d’informations sur les réseaux sociaux et par les complotistes qu’il devient difficile de faire la part des choses.

Imaginez comment se sentent ceux qui n’ont pas été formés à exercer leur esprit critique et valider la crédibilité de leurs sources d’information. 

Est-ce que le port du masque est si pertinent ? Comment sait-on que les chiffres du gouvernement sont valables ? Comment se fait-il que je n’aie pas attrapé la COVID-19 malgré ma participation à plusieurs rassemblements ?  

Je sais pertinemment que la science a maintes fois répondu à ces questions, qu’il a une explication logique à mes interrogations. 

Mais à force de voir et de lire des propos, souvent truffés de fausses informations, mon esprit finit par douter. Je réussis à rester lucide en validant à nouveau des faits que je connais déjà.  

Confusion  

Ce qui n’aide pas, c’est que plusieurs questions relatives à la pandémie de COVID-19 demeurent sans réponse.

Plusieurs complotistes profitent de cette confusion en affirmant détenir la vérité sur des enjeux qui restent complexes et nuancés. Il devient donc attrayant pour la population de s’appuyer sur ces explications, semblant simples et fondées.  

« C’est long, faire un travail scientifique, donc c’est long avoir des données probantes. C’est long, comprendre ce qui se passe et, donc, de ce côté-là, ce n’est pas très rassurant », explique Marie-Ève Carignan.  

Afin de comprendre encore mieux le cheminement d’une personne qui adhère aux théories du complot depuis le début de la pandémie, j’écris à une des personnes avec qui j’ai manifesté.

Je décide d’aller le rencontrer pour lui révéler que je suis journaliste. L’homme en question m’accorde une entrevue, après que je lui ai expliqué ma démarche.

Jean-François Fortin a 34 ans. Il habite au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où il travaille comme technicien de production dans une usine.

Comme bon nombre de complotistes, il est d’abord et avant tout en quête de « vérité » et s’informe sur les réseaux sociaux. Il ne fait plus confiance aux autorités, quelles qu’elles soient. 

Vérité « filtrée » 

« Tu viens avec un doute certain que la vérité, elle est filtrée, elle est changée et elle est manipulée. À partir de ce moment, ce qu’il faut que tu fasses de mon point de vue, il faut que tu ailles chercher l’information ailleurs. »

Il a commencé par simplement se questionner sur la légitimité des mesures sanitaires au Québec. De fil en aiguille, il s’est retrouvé à flirter avec plusieurs théories du complot, dont QAnon. 

« Lorsqu’on sent que la vérité nous est cachée, on est frustré. L’émotion embarque et la peur embarque. Et lorsqu’on voit plusieurs gens [manifester], lorsqu’on voit qu’on n’est pas seul, ça aide à [atténuer] un peu notre émotion, notre peur », explique-t-il. 

« Qu’est-ce que je revendique et qu’est-ce que j’aimerais qui arrive éventuellement ? C’est un mot : transparence. »

« Pourriture » 

Je refais l’exercice d’avouer mon statut de journaliste à d’autres individus que j’ai rencontrés au fil de mon immersion.  

Les réactions sont partagées. Une dame apprécie que je l’appelle pour lui dire franchement ce que je fais dans la vie. Elle affirme ne plus participer aux manifestations pour des raisons personnelles, mais continue de croire que le gouvernement a tort d’imposer des mesures sanitaires. 

Un homme bien connu au sein du mouvement, que j’ai côtoyé lors d’un événement, avance qu’il ne se définit pas comme un complotiste. Il remet quand même lui aussi en doute la gestion du gouvernement, comparant la COVID-19 à une grippe. 

Un individu avec qui je me suis rendu à Ottawa va jusqu’à me traiter de « pourriture de journaliste » dans une publication sur Facebook. Il écrit de « faire très attention » à moi. 

« Ah, f... you ! »  

C’est toutefois l’une des passagères du lift vers Ottawa qui a été le plus acerbe à mon endroit. Elle m’a traité de journaliste corrompu qui est de connivence avec le gouvernement du Québec, l’Organisation mondiale de la santé et d’autres gouvernements ailleurs dans le monde. 

« Vous allez tous payer sans exception », a-t-elle lancé. 

Elle raccroche en me lançant « ah, fuck you ».  

Il y a de plus en plus de frictions entre les complotistes et la population en général. Plusieurs personnalités publiques reçoivent même des menaces de mort. Une tendance qui pourrait s’avérer dangereuse. 

« Ça prend juste une personne qui va comprendre quelque chose qui fait sens pour elle dans ce contexte-là pour passer à l’acte, comme dans n’importe quelle tuerie de masse, par exemple. C’est sûr que ça, c’est un cas extrême, mais on ne veut pas en arriver là », prévient Mme Martel-Perron.  

De plus en plus radicalisés  

Et les gens se radicalisent plus, considère un ancien adepte des théories du complot, Kevin Dubé. 

« Qu’on soit complotiste ou “mouton”, l’être à l’extrême, c’est sûr que ce n’est pas bon », dit-il. 

Quelle est la solution si jamais nous sommes confrontés à une personne adepte de théories du complot et convaincue ? 

« Des fois, le réflexe des gens, ça va être d’être confrontant, de ridiculiser, peut-être même d’humilier la personne parce que pour nous, ça n’a aucun sens [ces théories]. Mais au contraire, il faut essayer justement d’être dans le dialogue, dans le respect, dans la nuance », explique Mme Martel-Perron. 

À l’échelle du Québec, il faut une meilleure éducation face aux médias, selon Mme Carignan.

« On a tous un rôle à porter pour éduquer la population à comment bien s’informer. »  

NOTRE EXPÉRIENCE EN BREF  

Notre immersion chez les complotistes a eu lieu du mois d’août à novembre, alors que l’état de la pandémie de COVID-19 au Québec n’avait rien à voir avec la situation actuelle, tant du côté du nombre de cas que des mesures sanitaires en vigueur. 

N’empêche, notre journaliste a pris plusieurs mesures pour réduire autant que possible ses risques de contracter le virus, ainsi que de le transmettre à ses proches pendant son expérience. 

Entre autres, il a choisi de ne pas assister à tous les rassemblements organisés pendant cette période. 

Notre journaliste a limité ses contacts sociaux dans la foulée de chaque événement. 

Il a également passé plusieurs tests de dépistage pour s’assurer qu’il n’était pas positif au virus après avoir participé à des manifestations. 

Évidemment, nous encourageons nos lecteurs à suivre toutes les règles sanitaires en place.  

Nous ne recommandons pas aux Québécois de côtoyer des gens à moins de deux mètres de distance, sans masque.