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«C’est sûr qu’on ne pourra pas faire des événements de grande envergure» – Laurent Saulnier

Laurent Saulnier

Photo d'archives, Agence QMI

Laurent Saulnier

En mars 2020, avec l’arrivée de la pandémie, le petit monde de Laurent Saulnier s’est écroulé. Grand manitou des Francos et du Festival de Jazz, le mélomane se retrouvait alors sans repères, étant forcé quelques semaines plus tard de se tourner vers le numérique pour ses événements. À cinq mois du retour prévu des deux festivals au centre-ville de Montréal, le programmateur se montre réaliste quant à leur présentation cet été. «On sait très bien qu’au mois de juin, on ne pourra pas faire un festival comme on l’a fait en 2019», constate-t-il. 

Comment as-tu vécu l’arrivée de la pandémie l’an dernier et l’annulation des festivals tels qu’on les connaissait?

«De façon très personnelle, ç’a été une année catastrophique où ma vie a été cassée. Cependant, compte tenu de toutes les embûches qu’on a eues au cours de l’année, je suis quand même fier de ma gang, qu’on ait pu faire des événements même s’ils n’étaient que numériques. On a des gens d’un peu partout dans le monde qui ont regardé, comme au Maroc, au Brésil et en France. C’était très réconfortant, cette affaire-là.» 

«Pour moi, l’idée de faire une opération numérique, ç’a été une espèce de baume sur une plaie qui était très ouverte. Ce qu’on veut, c’est de faire des vrais événements, avec du vrai monde qui chante, danse, prend une bière, sort en gang, fait des partys. Tout cet aspect-là, on ne l’a pas eu. J’ai l’impression qu’on est une gang à être en manque.» 

«On a aussi eu l’impression de beaucoup, beaucoup travailler pour rien. Quand tout ça est arrivé, à la mi-mars 2020, la programmation en salle des Francos était finie et celle du Jazz l’était à 95%. Et pour l’extérieur, les Francos étaient complétés à 75% et le Jazz probablement à moitié. Tu imagines le nombre de coups de téléphone et de courriels qu’il a fallu envoyer? Chaque fois, il fallait se demander si on reportait à l’édition 2021, plus tard dans l’année ou si on annulait complètement. Ç’a été un méchant casse-tête.» 


Dans une année normale, combien vois-tu de concerts?

«La seule réponse que j’ai trouvée à ça, c’est que je vois plus de shows qu’il y a de journées dans une année! (rires) Je voyage aussi six ou sept fois par année pour le travail. Le 17 janvier, cela a fait un an que je n’ai pas quitté le pays. Je ne dis pas ça pour me vanter, mais je ne me rappelle pas la dernière fois où je n’ai pas quitté le pays durant une année complète.» 


La situation des prochains mois est encore très incertaine avec la COVID-19. Comment arrives-tu à travailler sur les programmations du Jazz et des Francos présentement?

«Notre job, en ce moment, c’est d’essayer d’être prêt selon toutes les éventualités. Personne n’est capable de dire de quoi aura l’air le mois de juin. Oui, il y a bien des chances qu’on refasse du numérique. Mais est-ce qu’on aura le droit de faire des shows avec toutes les restrictions et le protocole sanitaire? Je ne le sais pas. Est-ce qu’on pourra faire des spectacles extérieurs et pas intérieurs? Et si on a le droit d’en faire en salle, est-ce qu’on sera encore limité à 250 spectateurs? Ou bien, parce qu’une certaine partie de la population sera vaccinée, va-t-on pouvoir monter à 500? Il y a tellement d’interrogations. À l’heure actuelle, j’ai juste des questions et je n’ai aucune réponse.» 


Comment se passent les discussions avec les artistes étrangers? Sont-ils confiants de pouvoir venir jouer à Montréal cet été?

«À l’heure actuelle, les agents à qui on parle sont extrêmement craintifs. Il n’y a pas grand monde qui veut s’engager formellement à prendre l’avion pour venir chez nous en 2021. Tout le monde a la même réaction: on est prêt à y aller si on peut... Mais ce n’est pas nous qui décidons. C’est le grand désavantage de tout ça. On est à la merci de toutes ces réponses-là qui viennent d’ailleurs.» 


À quels genres de festivals aurons-nous droit cet été, crois-tu?

«Mes prévisions, c’est qu’il y a bien des chances qu’on ne fasse que des festivals 100% canadiens. Cependant, je n’exclus pas la présence d’artistes internationaux. Il y en a peut-être un ou deux qui voudra «investir» dans le Canada et se programmer une vraie tournée canadienne d’un mois. Dans ce cas, ça pourrait valoir la peine de venir faire une quarantaine de 14 jours avant. Mais l’autre affaire, c’est la rentabilité de tout ça. Faire des shows à 250 spectateurs, ce n’est rentable pour personne. On le fait seulement parce qu’on aime ça.» 

«On va éventuellement se donner une date limite pour savoir si on peut organiser des shows en vrai ou non, mais on veut la retarder le plus possible. Il va falloir qu’on soit sur le bout de nos pieds et prêts à agir le plus rapidement possible. [Si le gouvernement donne le feu vert], on n’arrivera peut-être pas avec une programmation complète aussi fournie que d’habitude, avec autant de scènes et de monde sur le site. On va essayer juste de faire le plus qu’on peut avec les échéances qu’on va avoir.» 


Comment te sens-tu de travailler autant dans l’incertitude?

«C’est super "challegant", aussi bien dans le positif que dans le négatif. J’ai appris beaucoup de choses l’an dernier, comme tout ce que ça prend pour faire du numérique. Je ne suis pas producteur télé dans la vie. Mais quand tu fais un festival numérique, tu deviens un peu producteur télé [en] quelque part. Ce sont des captations que tu enregistres et que tu diffuses. J’ai appris énormément de choses sur ce sujet-là, comme des affaires de droits et de comment on bâtit une programmation en virtuel plutôt qu’en réel.» 

«Parmi les idées qu’on a faites pour le numérique l’an dernier, j’ai regardé des concerts qui avaient eu lieu sur la grande scène Bell des Francos en compagnie des artistes qui avaient donné ces shows, comme Klô Pelgag, Louis-Jean Cormier et Koriass. C’était super le fun comme idée. Si on n’avait pas été obligé de faire des Francos numériques, jamais ce ne serait arrivé. Les internautes nous ont dit que c’était le genre d’affaire qu’on devrait continuer à faire, même quand on recommencera à faire des shows.» 


Sachant que rien n’est moins sûr pour des événements en personne cet été, pourquoi ne pas décider immédiatement de se tourner complètement vers le numérique?

«Ce serait beaucoup plus simple! Mais c’est notre ADN de faire ça [des événements en personne]. On fait des festivals pour ça. [...] Cette année risque d’être un grand work in progress. On espère encore qu’il y ait des shows en vrai, mais c’est sûr qu’on ne pourra pas faire des événements de grande envergure.» 


Avez-vous songé à déplacer les festivals à l’automne, étant donné que la situation sera peut-être meilleure avec les vaccins?

«Non. À partir du moment où les valves vont s’ouvrir, il va y avoir un trafic fou, comme on ne l’a jamais vu. À l’heure actuelle, si tu veux présenter un show dans quasi n’importe quelle salle à Montréal, en octobre ou novembre, bonne chance. Toutes les dates à l’automne sont réservées à peu près partout. Ça ne nous donne rien de nous mettre par-dessus ça. Si on peut faire des shows à l’automne, ce sera extrêmement chargé.» 


Certains organisateurs d’événements à l’étranger ont lancé l’idée d’exiger que les spectateurs aient été vaccinés, ou qu’il y ait des tests rapides, avant de pouvoir assister à des concerts. Spectra envisage-t-il cette possibilité pour les Francos et le Jazz?

«Non. Dans les deux cas, ce sont des événements qui sont gratuits au centre-ville. On ne peut pas essayer de contrôler tout le monde. Il y a tellement de portes d’entrée sur les sites que ça devient juste impossible. Un site comme Osheaga, ce serait plus facile, car il n’y a qu’une entrée. Mais nous, il y en a juste trop. 


Le Festival de Jazz présente un petit volet à Verdun depuis 2019. Est-ce que le Jazz et les Francos pourraient davantage investir les autres quartiers de la ville avec des événements à petite échelle?

«On a fait de quoi l’an dernier avec l'Urban Science Brass Band dans trois quartiers. Mais c’était quand même compliqué, car on ne pouvait pas annoncer les spectacles à l’avance [en raison des mesures sanitaires]. Mais c’est encore sur notre planche à dessins pour cet été.» 


En terminant, il y a un peu plus d’un an, tu as intégré l’équipe de gérance de Pierre Lapointe. Pourquoi avoir ajouté cette corde à ton arc?

«Des fois, la vie nous place [devant] des évidences. En 2019, Michel Séguin, l’ancien gérant de Pierre, m’a dit qu’il prendrait sa retraite après la sortie de l’album Pour déjouer l’ennui. Je l’ai rappelé quelques jours plus tard pour lui dire de mettre mon nom sur la liste des potentiels [remplaçants]. [...] Je n’ai jamais voulu faire ça avant [gérer la carrière d’un artiste], car j’avais d’autres intérêts ailleurs. Mais là, je voyais une façon d’avoir plus de plaisir.» 

  • BIO
Laurent Saulnier

Photo courtoisie, Benoît Rousseau

  • Nom: Laurent Saulnier    
  • Âge: 58 ans     
  • Profession: Vice-président à la programmation de l'Équipe Spectra    
  • Impact: Chaque été, l’Équipe Spectra présente le Festival international de Jazz de Montréal et les Francos. Des centaines d’artistes québécois et étrangers y participent. Laurent Saulnier est à la tête de la programmation de ces deux populaires événements depuis novembre 1999.