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Le ministère des Transports est secoué par une autre tempête

La direction des enquêtes du ministère des Transports, dont les locaux sont situés à Québec, a perdu la majorité de ses employés.

MARIO BEAUREGARD/AGENCE QMI

La direction des enquêtes du ministère des Transports, dont les locaux sont situés à Québec, a perdu la majorité de ses employés.

Cinq ans après la commission Charbonneau, ça va encore mal au ministère des Transports. La division des enquêtes a été décimée, le climat de travail est jugé toxique et on craint un retour de la collusion dans les contrats publics. 

La division des enquêtes est aujourd’hui qualifiée de « coquille vide » par des sources qui se sont confiées à nous. 

En août 2018, on dénombrait cinq enquêteurs au ministère des Transports du Québec (MTQ). Depuis l’an dernier, il en reste un seul actif. Des cadres ont également quitté le navire.

Ce n’est pas d’hier qu’il y a des problèmes au sein de ce ministère. Plusieurs scandales de collusion avaient précédé la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, présidée par France Charbonneau. 

La vérificatrice générale avait également dénoncé la bureaucratie trop lourde du MTQ et la difficulté de bien gérer le suivi des contrats publics. Pourtant, la situation ne semble pas s’être améliorée.

« Aujourd’hui, le ministère ne veut plus savoir s’il y a de la collusion et de la corruption dans les contrats », affirme un ex-enquêteur qui a accepté de parler sous le couvert de l’anonymat, par crainte de représailles.

Notre Bureau d’enquête a notamment eu accès à des documents en plus de recueillir de multiples témoignages décrivant les graves problèmes à la direction des enquêtes depuis deux ans.

Fin des enquêtes  

Le rôle de ces enquêteurs est d’intervenir à la suite d’une plainte liée à la collusion et la corruption pouvant viser des contrats et des firmes sur tout le territoire, mais aussi de détecter et prévenir les anomalies, fraudes, malversations et autres actes malhonnêtes. 

Ils pouvaient intervenir sur des chantiers à la suite de plaintes, comme celui de l’échangeur Turcot, à Montréal. 

Depuis deux ans, des pans entiers d’enquête ont été abandonnés. Certains s’inquiètent d’ailleurs que la collusion revienne en force, faute de surveillance plus étroite d’enquêteurs au cœur du MTQ pour répondre aux plaintes.

La gestion des conflits d’intérêts au MTQ dans l’octroi de contrats publics avait été vivement écorchée par les commissaires de la commission Charbonneau. 

À la suite de ces événements, la division des enquêtes avait été restructurée. 

Une opération qui s’était conclue par la suspension de l’ancienne sous-ministre Dominique Savoie en 2016, visée par des allégations d’intimidation et de manipulation au sein des enquêtes. Elle a ensuite été réintégrée ailleurs dans la fonction publique. 

Ce changement de garde devait apaiser les tensions. Or, c’est tout le contraire qui s’est produit. 

« Ça s’est empiré », décrit une source. 

Ce réaménagement a été un échec, indiquent d’autres témoignages.

Certains enquêteurs se sont également plaints que leurs rapports ont été modifiés par la direction sans leur consentement. Ces allégations se trouvent dans des plaintes de harcèlement qui ont été soumises à la Commission de la fonction publique.

De son côté, le MTQ assure qu’il n’y a eu aucune abolition de poste, mais refuse d’expliquer pourquoi la majorité des postes sont vacants depuis 18 mois. 

« Il y a eu un réaménagement des postes au sein de l’organisation [...] Il y a six postes dédiés aux enquêteurs, dont quatre sont vacants, et un en processus de dotation », précise la porte-parole, Émilie Lord.

Moins d’enquêtes  

La direction des enquêtes du MTQ avait obtenu le mandat d’investiguer sur le carambolage de Val-Alain en 2019.

Photo d'archives

La direction des enquêtes du MTQ avait obtenu le mandat d’investiguer sur le carambolage de Val-Alain en 2019.

Toute cette saga a largement diminué la capacité d’enquêtes du ministère depuis deux ans, ajoutent nos sources. 

Pourtant, Québec continue de payer le gros prix à des firmes de génie-conseil, tout en multipliant l’embauche de jeunes ingénieurs sans expérience pour gérer les projets et les contrats. 

Malgré l’absence d’enquêteurs, le MTQ assure qu’il est en mesure de répondre à tous les types d’enquêtes et qu’il existe maintenant d’autres entités comme l’Autorité des marchés publics et le Protecteur du citoyen. L’organisation mise aussi sur une division des règles contractuelles.


Nos sources confirment que seule la section des audits a survécu à cette purge, mais non sans discorde.

Une cascade de départs  

Février 2019

Départ d’un enquêteur 

Mars 2019

Investigation pour harcèlement 

Mai 2019

Départ du directeur des enquêtes 

Mai 2019

Les enquêteurs apprennent que la direction sera réaménagée

Mai 2019

Départ de deux enquêteurs 

Juin 2019

Enquête externe pour harcèlement suspendue 

Juillet 2019

Départ d’un quatrième enquêteur 

2020

Départ du sous-ministre  

D’anciens employés se vident le cœur   

Au cours des dernières semaines, notre Bureau d’enquête s’est entretenu avec d’ex-enquêteurs qui se sont vidé le cœur sur la situation aux enquêtes du ministère des Transports et leur crainte du retour de la collusion. Tous ont voulu garder l’anonymat par crainte de représailles patronales. 

« On passait les contrats au peigne fin. Il y avait des plaintes qui rentraient sur des contrats truqués. On avait accès à tous les témoins, autant du côté des firmes que du MTQ. Aujourd’hui, le ministère ne veut plus savoir s’il y a de la collusion et de la corruption dans les contrats. » 

« Ce n’est pas vrai que l’AMP [Autorité des marchés publics] peut intervenir dans tous les dossiers. » 

« Lorsque le directeur a annoncé son départ, ils ont décidé que la direction des enquêtes n’existerait plus. Qu’ils n’avaient plus besoin d’enquêtes. » 

« C’était toujours la confrontation. Le climat de travail était difficile et malsain. » 

Un sous-ministre critiqué par Legault  

Alors qu’il était dans l’opposition, François Legault avait tiré à boulets rouges sur le sous-ministre Marc Lacroix, nommé par les libéraux un an auparavant. 

Cette sortie avait eu lieu après la publication du rapport de la vérificatrice générale (VG) du Québec qui affirmait que le ministère des Transports était affligé d’une lourde bureaucratie et que ça rendait difficile la gestion des contrats publics.

Le chef caquiste avait affirmé que M. Lacroix n’avait pas les compétences pour remettre à flot le paquebot du MTQ afin d’assurer la saine gestion des contrats publics. Il avait ajouté qu’il devait sa carrière à ses affinités libérales. 

« À part son allégeance politique libérale, quelles sont les compétences de M. Lacroix ? » avait critiqué l’actuel premier ministre. Une fois élu, le gouvernement de la CAQ a néanmoins fait confiance à M. Lacroix jusqu’à sa retraite, en janvier 2020. Marc Lacroix se défend aujourd’hui. « J’ai été maintenu en poste. J’ai même été honoré pour l’ensemble de ma carrière, a-t-il décrit. La période couverte par le rapport de la VG, c’était le rapport de ma prédécesseure. Ce n’était pas moi. J’ai été nommé pour redresser une situation. »

Des plaintes et un climat toxique  

Des enquêteurs qui ont porté plainte pour harcèlement psychologique et dénoncé un climat toxique au ministère des Transports ont vu leur poste être révoqué. Cette saga se retrouve maintenant devant la Commission de la fonction publique. 

C’est sous le règne de l’ancien sous-ministre Marc Lacroix que le département des enquêtes du MTQ a été amputé. La division était pourtant au cœur d’une tempête. 

Une investigation externe venait d’être ouverte en raison de plaintes de harcèlement psychologique. 

Les compétences de ce sous-ministre avaient été durement critiquées par François Legault lorsqu’il était dans l’opposition. 

Harcèlement  

En mars 2019, les premières plaintes pour du harcèlement psychologique ont été signalées au répondant ministériel en la matière au MTQ. Des gestionnaires des enquêtes sont visés. 

Trois employés se sont ensuite fait dire que leur poste était aboli, ou ont été placés ailleurs dans le ministère.

Au moins quatre plaintes ont récemment été déposées à la Commission de la fonction publique (CFP), à la suite de cette décision. 

Graves allégations  

Des victimes affirment que des supérieurs dénigraient constamment leur travail.

Sous la pression de gestionnaires, certains allèguent avoir remis des rapports tronqués. 

« Les versions des personnes mises en cause étaient parfois retirées », précise une source.

Des enquêteurs craignaient que ces documents portent préjudice au ministère et à leur propre réputation. Ces allégations doivent faire l’objet d’analyses devant la CFP.

Un ex-cadre indique toutefois que la gestion du département était difficile en raison d’un groupe d’employés qui causait des problèmes. 

Une autre source soutient que les problèmes étaient profonds au sein de l’équipe depuis longtemps. Malgré le départ d’employés et de gestionnaires, rien n’a changé. 


Marc Lacroix pourrait être appelé à témoigner devant le tribunal. Il n’a pas voulu commenter le dossier.