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L'insurrection du Capitole américain est ce qui arrive lorsque les nouvelles locales meurent

L'insurrection violente qui s'est déroulée au Capitole américain le 6 janvier dernier est un puissant avertissement. 

Cet évènement représente le point culminant, dans notre monde bien réel, de décennies de haine et de mensonges débridés publiés en masse par le biais d’Internet. Nous avons vu une foule emportée par une frénésie destructrice, non pas par un événement unique et spontané, mais par l’effet cumulatif de nombreuses années de dissémination en ligne des théories de conspiration, de désinformation et de radicalisation.

Plutôt tardivement, les gouvernements – y compris le nôtre, ici au Canada — commencent à réagir et mettre des mesures en place. Ils reconnaissent enfin que des informations toxiques sont diffusées et circulent librement en ligne et ils s'engagent à agir avec force et avec efficacité pour les enrayer.

Mais la propagation active de la haine et des mensonges en ligne ne constitue que la partie la plus visible du problème. Elle n’en est pas la cause sous-jacente.

Timothy Snyder, de l’Université Yale, un des plus éminents historiens au monde en ce qui a trait aux régimes totalitaires d'Hitler et de Staline a écrit ce qui suit dans son texte à propos de l'insurrection du Capitole:

La vérité se défend particulièrement mal quand elle n'est pas très présente, et l'ère de Trump –comme celle de Vladimir Poutine en Russie – représente une période de déclin de l'information locale. Les médias sociaux ne sont pas un substitut pour les vraies informations. De plus, ceux-ci saturent les processus mentaux par lesquelles nous recherchons une stimulation et un confort émotionnels, et nous perdons ainsi la capacité de distinguer entre ce qui semble vrai et ce qui l'est réellement.

Snyder est d’avis que le déclin des informations locales a conduit directement et inexorablement à la violence au Capitole, et que celui-ci peut être le présage de bien, bien pire. Car, comme il le dit, « la post-vérité est le pré-fascisme ».

À quel point est-ce que la menace qui pèse sur les informations locales est grave ? Selon la Hussman School of Journalism and Media de l'Université de la Caroline du Nord, de 2005 à 2020, plus d'un quart de tous les journaux locaux aux États-Unis ont fermé boutique, créant ainsi de vastes « déserts d'informations » partout au pays. Et selon leur rapport annuel pour 2020, le coronavirus n'a fait qu'accélérer cette tendance.

Un récent rapport du Sénat américain a été très clair en soulignant les raisons de la mort des journaux locaux. Celle-ci découle de l'abus de pouvoir des monopoles en ligne de Google et Facebook – les deux Goliath mondiaux du monde numérique. 

Le rapport, intitulé Local Journalism: America’s Most Trusted News Sources Threatened (Le journalisme local : Les sources d'information les plus fiables en Amérique sont menacées), dit que :

Ces entreprises, qui engrangent des billions de dollars (Google et Facebook), ratissent le contenu et les données des actualités locales pour leurs propres sites et profitent de leur position dominante sur le marché pour forcer les éditeurs de nouvelles locales à accepter une compensation minime, voire nulle, pour leur propriété intellectuelle. Par ailleurs, le marché de la publicité en ligne est désormais dominé par les annonces programmatiques, les services de publicité numérique qui soutirent 50 sous de chaque dollar publicitaire, ce qui détourne encore plus d’argent du journalisme local.

Ces mêmes forces opèrent dans les pays à travers le monde où elles fragilisent la démocratie et déstabilisent les sociétés. Le Canada ne fait pas exception à la règle. Puisque Google et Facebook engloutissent presque 80 % des revenus publicitaires en ligne au pays, les journaux locaux d'un océan à l'autre sont privés des sources de revenus essentielles dont ils ont besoin pour fonctionner. Si la tendance se maintient, les déserts d’information prendront place aussi au Canada, avec toutes les conséquences désolantes et destructrices qui en découlent.

Les choses pourraient être différentes. D'autres pays mettent en place des mesures concertées pour contrôler le monopole de Google et Facebook et pour permettre aux médias locaux de se livrer une concurrence loyale. En Australie, tous les partis au Parlement se sont ralliés pour appuyer une solution globale qui exige que Google et Facebook négocient des conditions équitables avec le secteur de l'information du pays, et qui soutient un code de conduite ayant force exécutoire. Mieux encore, la solution australienne ne nécessite pas de nouveau financement public ni de nouvelles taxes ou de frais d'utilisation. Tout ce qu'elle fait, c'est donner aux informations locales une chance équitable et réelle d'être concurrentielles en ligne.

Les éditeurs de publications d'information quotidiennes, régionales, communautaires et ethnoculturelles qui représentent plus de 90 % du lectorat des médias d'information au Canada se sont réunis pour exhorter le Parlement canadien à adopter la solution australienne. Voilà la principale recommandation du rapport que nous avons publié l'automne dernier intitulé: Niveler les règles du jeu en matière de numérique.

Tout ce qu'il nous faut à présent est que nos députés canadiens fassent preuve de courage et d'engagement, car tenir tête à deux des entreprises les plus riches et les plus puissantes au monde nécessite une réponse forte. Google et Facebook disposent de ressources illimitées et peuvent se permettre de retenir les services des meilleurs et plus influents lobbyistes du monde entier. Ils jouent dur, profèrent des menaces et utilisent leur influence pour s’immiscer où ils veulent. C'est précisément ce qu'ils ont fait en Australie. Mais les députés australiens leur ont tenu tête. Nous devrions nous en attendre autant de nos propres élus.

Les enjeux sont de taille. Il suffit de regarder les images de l’insurrection du Capitole américain pour se rappeler combien ils sont importants.

Jamie Irving

Vice-président de Brunswick News Inc.

Président du groupe de travail de Médias d’Info Canada

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