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L’ombre de Trump

Pendant la cérémonie d’assermentation de Joe Biden et Kamala Harris, à Washington hier, un nom n’a pas été prononcé, celui de Donald J. Trump.

Le 45e président «brillait par son absence», selon la formule consacrée.

Sans vergogne

La tradition aurait voulu qu’il y soit. En 2017, devant le Capitole, lui-même la célébrait pourtant en termes clairs: «Tous les quatre ans, nous nous réunissons en ce lieu pour procéder à une transition du pouvoir ordonnée et pacifique.»

Grand pourfendeur de son prédécesseur - qu’il attaqua avec une mauvaise foi répugnante - Trump avait pris la peine, sur la tribune, d'exprimer sa gratitude au «président Obama et à la première dame Michelle Obama» en soulignant «leur aide précieuse et bienveillante tout au long de cette transition. Ils se sont montrés formidables.»

En 2020, par orgueil, il a choisi de violer sans vergogne ces magnifiques principes, traditions et conventions qu’il avait pourtant salués quatre ans plus tôt.

Son absence eut toutefois des avantages; elle nous évita de nous obséder par ses mimiques et réactions, lors de la cérémonie, et de penser à la période Biden qui s'ouvrait pour les États-Unis.

Obscurcir

Au reste, «briller» par son absence n’apparaît pas l’expression idéale, ici. Nous devrions peut-être parler d’«obscurcir par son absence».

La cérémonie d’hier illustrait une tentative de détrumpisation de la politique. Le 45e président des États-Unis incarnant le côté obscur. La vulgarité fière d’elle, le manque de classe, de dignité, de loyauté, la hargne, la haine des adversaires se muant toujours en «ennemis».

Mais peut-être plus toxique encore, en démocratie: cette tentation contemporaine avec le bel idéal de la vérité, que le président Trump a inlassablement miné.

À preuve, ses quelque 30 000 mensonges répertoriés, ses «faits alternatifs», sa survalorisation «nord-coréenne» de chacun de ses gestes, sa promotion éhontée des théories du complot les plus ridicules et des groupes les plus abjects.

Grand défi

Dans son discours, Joe Biden a justement enjoint les Américains à rejeter cette culture de manipulation des faits, voire d’invention des faits. Certes, c’est plus facile à dire qu’à faire (comme le soulignait Emmanuelle Latraverse hier à LCN).

En 2016, le début de l’ère Trump nous faisait prendre conscience que nous étions entrés dans une ère «post-factuelle».

- Celle des médias sociaux, qui nous enferment dans nos niches d’intérêt, nos chambres d’échos.

- Celle des écrans omniprésents, qui nous plongent dans les images, les représentations des choses, nous coupant du contact avec les autres êtres humains.

- Celle de la manipulation des images, et bientôt des hypertrucages, ces procédés de «manipulation audiovisuelle qui recourt aux algorithmes de l'apprentissage profond pour créer des trucages ultraréalistes».

C’est le grand défi de toutes les démocraties actuelles.

Aux États-Unis, Trump a quitté le pouvoir. Ça devrait aider. Mais des dizaines de millions d’Américains ont voté pour lui. Espérons que l’assaut sur le Capitole du 6 janvier en a découragé une bonne partie. Et qu’une procédure de destitution viendra encore l’affaiblir.

Car voilà, Trump semble vouloir prendre une sorte de maquis, entrer en «résistance». Son ombre continuera à planer.