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Gouverneur général «indispensablement insignifiant» recherché

Le prochain gouverneur général devra être à la fois respectable, expérimenté, discret et inspirant pour assumer cette fonction mal-aimée et pourtant essentielle au bon fonctionnement de nos institutions.

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« La question n’est pas de trouver un CV en or, mais quelqu’un qui a l’expérience du service aux Canadiens et qui veut continuer de servir », résume Philippe Lagassé, professeur à l’Université Carleton et expert du système de Westminster.

Pour lui, il était évident que la gouverneure générale démissionnaire, Julie Payette, n’avait pas les qualités requises, bien qu’elle ait eu une carrière scientifique brillante.

L’astronaute s’est éjectée mercredi soir après une enquête alarmante sur le climat de travail toxique qu’elle aurait imposé à son personnel.

Nommée en 2017, Mme Payette a dès le début manifesté un désintérêt pour ses fonctions cérémoniales et publiques. Elle a même refusé de s’installer à Rideau Hall, le palais étant trop peu intime à son goût, du jamais vu depuis 1867.

Ne pas attirer l’attention 

Chemin faisant, Mme Payette n’a cessé d’attirer l’attention. Or, c’est justement ce qu’un gouverneur général ne doit pas faire, souligne M. Lagassé. Pour lui, être « ennuyant » est au contraire une caractéristique à rechercher.

Le gouverneur général doit être quelqu’un qui accepte d’être « indispensablement insignifiant », renchérit le constitutionnaliste de l’Université Laval, Patrick Taillon.

« C’est comme un notaire. Il opère la transaction, qui sans lui ne peut pas se faire, mais il n’a pas de pouvoir, il ne choisit pas la maison, on ne lui demande pas son avis », illustre M. Taillon.

Ceci n’empêche pas le représentant de la reine au Canada d’avoir « une tribune exceptionnelle », souligne-t-il.

C’est pourquoi, depuis Jean Chrétien, le gouvernement recommande traditionnellement une personnalité qui a valeur de symbole et peut donner une voix à des groupes sous représentés.

Paul Martin a ainsi nommé la première femme noire gouverneure générale : Michaëlle Jean.

Un symbole de réconciliation 

Selon M. Taillon, le gouvernement Trudeau pourrait cette fois jeter son dévolu sur un autochtone, qui symboliserait sa volonté de réconciliation avec les Premières Nations.

« Dans le contexte autochtone, la Couronne est à la fois le symbole du problème colonial mais aussi le véritable chef de l’État avec lequel on doit négocier les traités », explique-t-il.

À ce titre, le nom du sénateur Murray Sinclair était sur plusieurs lèvres vendredi. 

Nommé au Sénat en 2016, après avoir présidé la Commission de vérité et réconciliation, M. Sinclair a été le premier juge autochtone nommé au Manitoba et le deuxième au Canada. Il doit prendre sa retraite du Sénat le 31 janvier.

Le premier ministre Trudeau a refusé de détailler vendredi le processus suivi pour nommer Mme Payette et quels paramètres dicteraient la nomination d’un successeur.

« Nous sommes en train de revoir notre processus de sélection », a-t-il dit. 

Le Canada est-il mûr pour se passer de cette fonction ?  

La plupart des ex-colonies britanniques et membres du Commonwealth ne reconnaissent plus la reine d’Angleterre comme chef de l’État. Le Canada pourrait donc très bien faire de même sans provoquer une grande révolution.

Les frasques de Julie Payette, comme celles de Lise Thibault, l’ex-lieutenante-gouverneure du Québec reconnue coupable de fraude et d’abus de confiance, font inévitablement ressurgir l’idée d’une réforme.

Mais contrairement à l’Australie où l’idée de fonder une république séduit plus de 60 % de la population, « le Canada est plus loyaliste, plus attaché à son passé britannique », croit le constitutionnaliste Patrick Taillon, professeur de droit à l’Université Laval.

Il rappelle que Pierre Trudeau en a fait les frais dans les années 1970, quand il a tenté de réformer la fonction de gouverneur général et le Sénat.

Monarchistes, les Canadiens ? 

L’attachement à la monarchie semble toutefois s’effriter au pays.

Il y a tout juste un an, l’ex-directeur des communications de Jean Chrétien, Peter Donolo, appelait au « Rexit » dans le Globe and Mail.

Il soulignait que les institutions héritées de la monarchie ne correspondaient plus aux valeurs canadiennes du 21e siècle.

Au même moment, six Canadiens sur dix estimaient que la reine d’Angleterre ne devait plus avoir de rôle formel au pays, d’après un sondage Ipsos mené pour Global News auprès d’un millier de personnes entre le 24 et le 27 janvier 2020.

L’idée ne semblait cependant pas faire consensus d’une région à l’autre. 70 % des répondants au Québec et 63 % au Manitoba et en Saskatchewan appelaient à couper les liens avec la monarchie.

Mais 49 % des répondants étaient du même avis dans les provinces atlantiques, 46 % en Ontario et en Colombie-Britannique et 42 % en Alberta.

Une république 

Advenant une rupture avec la monarchie, il faudrait par ailleurs se mettre d’accord sur un modèle de remplacement.

En Australie, nombreux sont ceux qui proposent une république dans laquelle le gouverneur général serait remplacé par un président qui n’aurait pas davantage de pouvoirs que le vice-régal actuel.

Ce modèle, qui aurait l’avantage de marquer l’indépendance claire du pays, a fait ses preuves en Allemagne, un pays fédéral comme le nôtre. 

Il pourrait très bien fonctionner chez nous, estime M.Taillon.

Mais reste la question suivante : qui nommerait ou élirait ce chef d’État ?

Pour le constitutionnaliste, ce débat est « une boîte de pandore qui mène inévitablement à un échec », car il faudrait obligatoirement un plan qui ferait l’unanimité entre toutes les provinces.