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50 buts en 50 matchs: pression et menaces de mort

Au cours de sa carrière, Mike Bossy n’a jamais eu peur des défis. Avant sa saison recrue, il prédit qu’il sera en mesure de marquer 50 buts. Ce qu’il réussit. Trois ans plus tard, à l’automne 1980, il amorce la campagne avec un objectif colossal : celui de marquer 50 buts en 50 matchs.

Trente-cinq ans se sont alors écoulés depuis que Maurice Richard a accompli l’exploit au cours de la saison 1944-1945. Le fait d’armes est d’autant plus remarquable qu’au cours de toutes ces années, il n’y a que Bobby Hull qui s’en soit approché en inscrivant son 50e but de la saison 1965-1966 à son 52e match.

« Je l’avais seulement dit à mon beau-frère, a raconté Bossy dans un entretien téléphonique en début de semaine. Et puisque, selon lui, j’étais capable de marquer 100 buts par saison, il ne voyait pas de problème à ce que je puisse réussir. »

Le Montréalais connaît une fin d’année 1980 du tonnerre. Il enfile les buts avec régularité. Du 11 octobre au 31 décembre, il touche la cible dans 22 des 39 rencontres des Islanders. 

En cours de route, il déjoue Gilles Meloche quatre fois lors de la visite des North Stars à Long Island un soir de novembre, en plus de réussir cinq autres tours du chapeau. Tant et si bien que, lorsqu’arrive le Nouvel An, l’attaquant de 23 ans affiche 38 buts en 39 matchs.

Étonnamment, il ne trône pas au sommet des buteurs de la LNH. À Los Angeles, Charlie Simmer a alors fait bouger les cordages 39 fois en 38 rencontres. Mais, puisque l’attaquant des Kings évolue sur la côte ouest, à une époque où même la câblodistribution est une nouvelle technologie, le parcours de Simmer se fait un peu plus dans l’ombre. 

Escorte policière 

Le cas de Bossy est tout autre. Il joue dans le marché new-yorkais. De plus, il est originaire d’Ahuntsic... tout comme Maurice Richard. 

« Après un match contre les Bruins, Bill Torrey m’avait fait venir dans son bureau avec Al Arbour. Dans la journée, quelqu’un les avait appelés pour faire des menaces de mort. La personne leur avait dit que je ne finirais pas la partie. Bill m’avait expliqué qu’il ne m’en avait pas parlé avant parce qu’il ne voulait pas que ça affecte mon jeu », a décrit Bossy, encore incrédule 40 ans plus tard.

« C’est bizarre quand tu y repenses, a poursuivi l’analyste de TVA Sports âgé de 64 ans. Je lui ai répondu que j’aurais aimé le savoir. De cette façon, j’aurais pu décider si je voulais prendre le risque de jouer ou pas. »

Comme ça avait été le cas dans quatre des cinq matchs précédents, Bossy ne fait pas scintiller la lumière rouge ce soir du 10 janvier. À ce moment, son compteur affiche 40 buts en 44 matchs et la pression se fait de plus en plus sentir. 

D’autant plus que des policiers accompagneront Bossy et surveilleront sa résidence pendant quelques jours.

« Ça m’énervait un peu, mais pas tant que ça. J’ai quand même regardé par la fenêtre quelques fois durant la nuit, s’est souvenu celui qui était alors un jeune père de famille. Le lendemain, on avait reçu d’autres menaces à notre aréna d’entraînement. Puis, ça s’est arrêté. »

La preuve ne sera jamais établie hors de tout doute, mais la thèse la plus solide à l’époque, selon les forces de l’ordre, voulait que les menaces aient été formulées en provenance de Montréal.

Ne s’attaque pas aux prouesses du Rocket qui veut. On se rappellera que 26 ans plus tôt, Bernard Geoffrion avait dû encaisser des huées de la foule, en plein Forum de Montréal, pour avoir devancé son coéquipier Richard, alors sur le coup de sa célèbre suspension, au classement des pointeurs de la LNH.

Mike Bossy

Un vieux rival 

Bossy a donc besoin de dix buts en six rencontres pour égaler le Rocket. Il en inscrit un contre les Flyers, le 11 janvier, quatre face aux Penguins, le 13 janvier, et trois autres, trois jours plus tard, contre les Capitals.

Au matin du 24 janvier, jour de son 50e match, il lui en manque toujours deux. Sont alors en ville les Nordiques de Michel Bergeron. Au grand dam de Bossy.

« Ça me rendait nerveux. L’histoire de Bergy et moi datait de mes années juniors. Je savais qu’il mettrait Alain Côté ou un joueur ultradéfensif sur moi. Il le faisait tout le temps quand on jouait contre les Nordiques. »

Les craintes de Bossy se matérialisent. Après deux périodes, il est toujours bloqué à 48. Dans sa tête, tout se met à tourner.

« En arrivant à l’aréna, ce soir-là, j’étais mort mentalement et physiquement. Pendant le deuxième entracte, je suis allé m’enfermer dans une salle à part. Je me faisais des scénarios. J’essayais de trouver ce que j’allais dire aux journalistes pour leur expliquer pourquoi je n’avais pas réussi. »

Les 15 premières minutes du troisième vingt se passent sans que Bossy obtienne une réelle occasion de marquer. C’est alors que le vent tourne.

Il inscrit son 49e but pendant une supériorité numérique avec 4 min 10 s à écouler au match. Moins de trois minutes plus tard, Bryan Trottier provoque un revirement à la ligne bleue des Nordiques. La rondelle aboutit sur la palette de Bossy, posté dans l’un des cercles de mise en jeu. Le tir qu’il décoche aussitôt se faufile entre les jambières de Ron Grahame. 

C’est l’euphorie. Bossy gambade sur la glace. « C’était tellement un soulagement. Tous ceux qui m’ont vu faire ma petite danse, après le but, se sont rendu compte que j’étais soulagé. J’étais fier à ce moment-là. Et, 40 ans plus tard, je le suis encore. »

Mike Bossy

Pulvérisé par Gretzky 

Bossy était fier, mais il est également heureux pour ses coéquipiers pour qui cette course au 50e but a été difficile à porter.

« J’étais stoppé à 48 depuis le 47e match. Les gars voulaient m’aider, alors ils me faisaient constamment des passes. Deux jours avant, à Détroit, les Red Wings avaient retiré leur gardien. Clark Gillies m’avait remis la rondelle deux fois pour que je marque dans un but désert », s’est souvenu Bossy.

« J’ai raté le filet les deux fois. La troisième fois, il a regardé en ma direction, puis il a tiré la rondelle dans le but. Dans le vestiaire, il m’a dit que le troisième coup, il avait préféré ne plus prendre de risque », a-t-il poursuivi dans un éclat de rire.

Il aura fallu 36 ans avant que quelqu’un puisse imiter le Rocket. La course de Simmer se sera arrêtée à 49. Il marquera son 50e lors du 51e match des Kings. Or, dans les 11 campagnes suivantes, l’exploit sera réédité six fois par trois joueurs différents.

Dès la saison suivante, un jeune blanc-bec du nom de Wayne Gretzky pulvérisera la marque en inscrivant 50 buts en seulement 39 rencontres.

« Quel casseux de party ! a lancé Bossy d’un ton sarcastique. J’ai forcé comme un bon, je me suis brûlé pour marquer 50 en 50 matchs et lui a réussi à le faire en 39 matchs ! »

Au moins, Bossy peut encore se vanter d’être l’un des seuls cinq joueurs à avoir réussi cet exploit. Et on attend le prochain depuis 29 ans.

Mike Bossy