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Course contre la montre pour trouver un lit dans un refuge

Le Journal a passé une soirée à sillonner les rues de Montréal avec une intervenante qui accompagne les personnes sans-abri dans leur recherche d’un toit d’urgence. Quelques heures à bord de la navette ont suffi pour constater la quasi-impossibilité de trouver un lit après le couvre-feu de 20 h. 

Le travail de Maude Viau, intervenante psychosociale, se résume à résoudre un casse-tête impliquant plusieurs personnes sans domicile fixe qui ont besoin d’un abri et un nombre limité de places dans les refuges ainsi que les haltes-chaleur.

Mme Viau a accueilli Le Journal mercredi soir à bord de la navette de la Mission Old Brewery. Elle était appelée aux quatre coins de la ville pour transporter des gens en quête d’un endroit où passer la nuit.

« On m’appelle Maude de la Navette, c’est devenu mon nom de famille », blague la jeune femme. Son cellulaire sonne sans arrêt à partir de 18 h. 

Capitaine du minibus de 24 places depuis la mi-décembre, elle joue les rôles de répartitrice de taxi, experte en logistique, première répondante, copilote, boute-en-train ou confidente au gré des besoins. 

Du haut de ses 22 ans, elle dégage l’assurance de celle qui a connu la rue, et qui a décidé de retourner y faire sa part. 

Quand nous l’avons rejointe peu avant 19 h, l’intervenante faisait le point et le plein de caféine pour se préparer à la soirée qui l’attendait. 

C’est Jean-Pierre Kamgang qui est aux commandes du minibus.

Photo Martin Alarie

C’est Jean-Pierre Kamgang qui est aux commandes du minibus.

État des lieux : mercredi, 1366 places d’hébergement d’urgence sur 1650 sont disponibles dans les refuges et les haltes-chaleur de la métropole. 

Malgré l’ajout de nouvelles haltes, la création « d’unités de débordement temporaires » et la réquisition des chambres de l’hôtel Place Dupuis, l’offre ne suffit pas à la demande des 3100 personnes en situation d’itinérance recensées en 2018. 

La COVID-19 en est doublement responsable : la distanciation physique a amputé près de 50 % de la capacité d’accueil de plusieurs des grands refuges montréalais. Les récentes éclosions ont forcé la suspension des admissions ou carrément la fermeture temporaire de certaines ressources. 

Depuis décembre, 192 personnes itinérantes et 82 travailleurs ont été déclarés positifs, selon la Direction régionale de santé publique de Montréal. 

C’est sans compter le couvre-feu, entré en vigueur le 9 janvier. 

« Les places se remplissent beaucoup plus vite, tout le monde se dépêche par peur d’être à la rue après 20 h », constate Mila Alexova, superviseure de nuit à la Mission Old Brewery.

Malgré les assurances de tolérance de la police de Montréal, plusieurs craignent de recevoir un constat d’infraction qu’ils ne pourront jamais payer. 

À travers ces perturbations, la mission de la navette de l’organisme reste la même : répondre aux situations de détresse et d’urgence. 

Le grand départ  

Avec un sac pour seul bagage, Francisco Gutiérrez Hernandez a passé la nuit dans une halte-chaleur.

Photo Martin Alarie

Avec un sac pour seul bagage, Francisco Gutiérrez Hernandez a passé la nuit dans une halte-chaleur.

Notre premier passager est Francisco Gutiérrez Hernandez, un réfugié habitué à la chaleur du Mexique, qui patiente à la porte du minibus par -20 °C de température ressentie.

Après avoir tenté sa chance à la Mission Bon Accueil, qui a suspendu ses admissions quelques jours, il accepte de passer la nuit dans une halte-chaleur de Côte-des-Neiges, où il n’a jamais mis les pieds.  

« Je le dépayse ben raide », se désole d’avance Maude.

Maude Viau prend un moment pour échanger avec chacun de ses passagers.

Photo Martin Alarie

Maude Viau prend un moment pour échanger avec chacun de ses passagers.

Lundi dernier, l’intervenante a même dû se résigner à déposer deux passagers sans-abri dans un refuge à Longueuil, car il ne restait plus une seule place sur l’île passé minuit. 

Pendant ce temps, le minibus se met en branle vers le centre de jour Le toit rouge, à côté de la station Place-des-Arts, où embarquent trois hommes qui recevront un masque et un wrap bienvenu. 

Aussi les refuges pour femmes  

Un appel de L’Abri d’espoir, refuge pour femmes, interrompt la conversation. 

« Est-ce qu’elle est au chaud ? Oui ? Parfait, on arrive dans une heure », confirme Maude, en notant les détails. 

Le pavillon pour femmes de la Mission Old Brewery est déjà rempli à 19 h 45.

Photo Martin Alarie

Le pavillon pour femmes de la Mission Old Brewery est déjà rempli à 19 h 45.

La navette s’arrête devant le pavillon pour femmes Patricia-McKenzie de la Mission Old Brewery, situé au centre-ville. Quinze minutes avant le couvre-feu, il n’y reste plus une place sur les 40. Une femme monte à bord. 

Les temps sont particulièrement difficiles pour celles en situation d’itinérance, fait remarquer notre guide. 

Même après avoir fui la violence conjugale, elles doivent parfois se tourner vers des refuges mixtes, tout sauf idéaux dans ces circonstances.

Il est 20 h quand on dépose la dame à l’hôtel Place Dupuis, où on ne dénombre plus que six lits de libres sur 380. 

Le couvre-feu tombe. On file maintenant en direction de la halte-chaleur de Côte-des-Neiges sur une autoroute 15 désertée. 

À l’arrivée, Maude glisse un chocolat à chacun de « ses gars », grille une cigarette en plaisantant avec eux et s’assure qu’ils seront bien reçus. 

On repart. Cette fois, c’est la Mission Bon Accueil au bout du fil. « Comment est habillée la personne ? Qu’elle nous attende au métro Lucien-L’Allier. »

Maude Viau recevra une quarantaine d’appels au cours de la soirée.

Photo Martin Alarie

Maude Viau recevra une quarantaine d’appels au cours de la soirée.

Il n’y a plus de lits...  

À 21 h, tous les lits des refuges montréalais sont occupés.

Il reste bien quelques places en halte-chaleur, convient Maude. 

« Mais une halte-chaleur, c’est une pause, pas une nuit de sommeil. » 

Si certaines sont équipées de matelas, d’autres n’ont que des chaises Adirondack.

La navette s’arrête devant La porte ouverte, un organisme que Raphael André, trouvé mort dans une toilette chimique à quelques mètres de là, avait l’habitude de fréquenter.

Maude salue un itinérant autochtone avant d’aller à la rencontre des intervenants de la halte-chaleur fermée de nuit. 

Elle en ressort, et l’homme n’y est plus. 

La jeune femme grimpe dans le minibus avant d’en redescendre quelques secondes plus tard, prise d’un doute soudain. 

Elle se presse vers la toilette portative où est décédé l’Innu quatre jours plus tôt. Elle ouvre la porte. Personne. 

« Je n’en reviens pas que la toilette soit toujours là », rage-t-elle, dégoûtée par ce manque de compassion. 

L’intervenante fait la tournée des métros pour s’assurer que personne n’est abandonné.

Photo Martin Alarie

L’intervenante fait la tournée des métros pour s’assurer que personne n’est abandonné.

À même le plancher  

Entre-temps, Mathieu est monté à bord. 

L’homme grisonnant a mal dormi la veille, à même le plancher de la tente chauffée de la place Émilie-Gamelin, sous les néons et le regard des agents de sécurité. 

« Il faisait pas chaud », résume-t-il avant de faire basculer son siège pour récupérer quelques précieuses minutes de sommeil. 

Il entrouvre à peine l’œil quand on s’arrête devant L’Abri d’espoir, où une jeune femme monte à bord avec des sacs pleins à craquer, probablement remplis dans l’urgence de la fuite.

Deux personnes attendaient la navette à l’intérieur de la station Lucien-L’Allier.

Photo Martin Alarie

Deux personnes attendaient la navette à l’intérieur de la station Lucien-L’Allier.

Puis, Maude descend à la station de métro Lucien-L’Allier. Ce soir, les quais sont vides, affirme le guichetier, même s’il a appelé les services d’urgence un peu plus tôt pour une surdose. 

Deux personnes de plus montent à bord.

On dépose la jeune femme à destination et on retourne au trottoir le plus animé en ville pendant le couvre-feu : celui devant l’hôtel Place Dupuis, où une dizaine de personnes déambulent ou fument.

Maude Viau s’assure qu’une femme est accueillie au refuge.

Photo Martin Alarie

Maude Viau s’assure qu’une femme est accueillie au refuge.

La nuit sera courte  

Six hommes embarquent dans la navette, qui les déposera à la halte-chaleur de Côte-des-Neiges, bientôt à pleine capacité. 

« Il y a un bémol, je vous le dis, ça ferme à 6 h du matin », les prévient Maude. 

Ils arriveront vers minuit et ne profiteront que de cinq heures de sommeil avant d’être reconduits vers un centre de jour. 

« En autant qu’on dorme ! » crie Raymond, depuis le fond de l’autobus, avant d’entonner d’une voix éraillée les premières notes de Si Dieu existe, de Claude Dubois. 

Devant ce concert improvisé, Maude, qui n’a rien perdu de son entrain, s’exclame : « On devrait se partir un autobus de tournée ! »

Le Journal la quitte vers 23 h 30, mais son quart se termine vers 2 h du matin. 

« Tant qu’il y a des gens sur notre route qui n’ont pas d’endroit où dormir, excusez-moi, mais je ne vais pas me coucher », insiste-t-elle.