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Urgence climatique : la parodie du film Titanic

Caricature courtoisie Pierre Brignaud

Dans La République, Platon compare l’État à un navire, une métaphore encore courante de nos jours. D’ailleurs, le mot « gouvernement » vient du verbe « gouverner », qui signifie diriger un navire à l’aide d’un gouvernail. 

À cet égard, la tragédie du Titanic, qui a fait naufrage dans les eaux froides de l’Atlantique Nord en 1912, telle que racontée dans le film à grand déploiement de James Cameron [1], est saisissante et nous interpelle: serait-elle prémonitoire du destin de l’humanité?

La trame du film

Le constructeur vante son navire – à l’époque, le plus gros jamais construit – qu’il qualifie d’insubmersible. Il déclare avoir pensé à tout et rassure ses convives, assis à la même table, qui le croient sur parole. Son ingénieur approuve. Le constructeur admet, à l’une des convives qui l’interroge à ce sujet, qu’il n’y a pas suffisamment de chaloupes de sauvetage pour tous les passagers, en cas de naufrage. Mais, à quoi bon? Ce navire est insubmersible!

Fébriles, les passagers profitent de leur séjour à bord en lisant un bouquin, en discutant avec des gens de leur classe, en se promenant sur le pont, ou simplement accoudés sur la rampe supérieure à regarder le navire fendre les eaux ou à contempler l’horizon, pendant que les enfants courent et s’amusent avec un rien.

Sur le pont, le Capitaine est fier de son navire. Confiant et cherchant à impressionner la galerie, il ordonne à son second: « En avant toute! ».

Les chauffeurs de chaudière, couverts de suie et de sueur, répondent aux commandes et pellettent le charbon au maximum de leur capacité. Les moteurs s’emballent et d’immenses colonnes de fumée s’échappent du navire, qui accélère et atteint une vitesse record. Pendant ce temps, les passagers vaquent à leurs occupations, sans se soucier du drame qui se joue.

Soudain, les matelots-guetteurs juchés au sommet de leur mât voient un immense iceberg pointer à l’horizon, droit devant, et le navire se dirige vers lui à toute vapeur. Peinant à y croire, ils vérifient, confirment leur crainte et avisent rapidement le Capitaine.

Le film

Dans le film, le Capitaine ordonne à l’équipage de renverser les moteurs et de changer de cap, mais le navire est trop gros et sa vitesse trop élevée pour éviter la collision avec l’iceberg, dont seulement le dixième est visible hors de l’eau.

Le choc est terrible et provoque des secousses dans tout le navire. L’eau s’infiltre rapidement dans l’ouverture béante créée dans la coque avant, inondant les compartiments et se propageant vers l’arrière, d’un compartiment à l’autre. Constatant l’ampleur des dégâts, et dans un ultime effort pour empêcher le navire de sombrer, le Capitaine ordonne de sceller les compartiments, sacrifiant de nombreuses vies humaines.

Mais en vain. Le navire que l’on croyait insubmersible disparut des flots en quelques heures à peine, emportant avec lui le Capitaine et la plupart des passagers dont il avait la confiance.

La parodie

Un scénario en tout point semblable, à quelques différences près, se déroule sous nos yeux en ce moment même. Une sorte de remake du film Titanic, en réalité virtuelle temporelle 3D augmentée, c’est-à-dire LA réalité.

Dans la version « climatique » du film Titanic dont nous sommes les principaux acteurs, les scientifiques qui voient poindre le danger – intangible pour la plupart des passagers qui sommeillent dans leur cabine – et les personnes engagées portant leur voix s’époumonent, mais le Capitaine et son équipage font la sourde oreille.

Le Capitaine a les deux mains sur le gouvernail et il s’entête à poursuivre sur la même trajectoire. Personne ne fait rien, ou si peu. Sauf peut-être confiner les passagers dans leur cabine en leur promettant que cette mesure va les protéger, et que tout va bien aller. Comme dans une mauvaise parodie.

À trop vouloir contempler le passé et nos réalisations, nous cessons de préparer l’avenir et les changements de cap à adopter. Est-ce la raison pour laquelle rien ne semble les inquiéter, lui et son équipage? Croient-ils le passé garant de l’avenir? Croient-ils que le chemin qui nous attend sera aussi agréable que celui que nous avons déjà parcouru? Pourquoi ne réagissent-ils pas au son de la cloche qui se fait entendre? Voient-ils seulement la menace qui pointe devant nous? Ou seraient-ils simplement paralysés devant l’impensable?

Le parallèle

Vous aurez reconnu, dans ce « jeu de rôle » (et non dans ce « jeu drôle »), en ordre d’apparition: les économistes (le constructeur du navire), les hauts dirigeants de la société (les convives), les banquiers (l’ingénieur), les gouvernements (le Capitaine), les travailleurs (les chauffeurs de chaudière), les scientifiques (les matelots-guetteurs) et, bien sûr, les citoyens du monde (les passagers) que nous sommes sur cette Terre (le Titanic).

Nul besoin de préciser le rôle joué par les énergies fossiles (le charbon) et les gaz à effet de serre (GES; les colonnes de fumée) dans ce qui n’est plus une intrigue.

Ni celui des barrières grillagées qui se sont refermées sur les gens des classes sociales défavorisées le moment venu et qui illustrent la fracture sociétale provoquée par les inégalités sociales et économiques toujours aussi présentes à notre époque; bien que les conditions de vie se soient améliorées depuis, les riches n’ont jamais été aussi riches et puissants qu’aujourd’hui.

Comme dans le film Titanic, nous sommes tous et toutes sur le même bateau. Est-ce que cela signifie pour autant que nos sorts soient liés?

Dans la réalité qui se joue, les rôles sont déjà assignés. Mais il n’est pas trop tard pour changer la trame du film, le cours de l’histoire.

Le changement de cap

Pour y arriver, comment conscientiser la population à la gravité de l’urgence climatique, la précarité de la vie humaine sur Terre, l’importance de se mobiliser et l’urgence de ce changement de cap dans notre mode de vie?

Certainement pas en détournant le regard en braquant les projecteurs sur Jack Dawson (Leonardo DiCaprio) dessinant sa modèle Rose DeWitt Bukater (Kate Winslet) nue dans sa cabine en première classe, pour nous distraire.

Mais peut-être en commençant par communiquer le savoir le plus largement possible et, pourquoi pas, dresser un parallèle avec une situation semblable avec laquelle les gens sont familiers et qui pourra ainsi les rejoindre et les aider à réaliser et à comprendre l’impensable?

Ils pourront alors demander à leur Capitaine pourquoi il n’écoute pas les scientifiques qui s’évertuent à sonner l’alarme et le supplient de changer de cap rapidement.

Référence [1] https://en.wikipedia.org/wiki/Titanic_(1997_film)

Patrick Provost
Professeur à l’Université Laval
Cocoordonnateur du regroupement Des Universitaires (https://desuniversitaires.org/)

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