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Facebook et l'Australie: un avertissement pour le reste du monde

Derrière son bras de fer avec l'Australie, Facebook envoie un avertissement aux autres pays qui veulent réguler le numérique, et en particulier aux Européens, en signalant qu'il est prêt à tout pour défendre ses intérêts, selon des spécialistes interrogés par l'AFP.

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Le réseau social a décidé cette semaine de bloquer les contenus d'actualités pour les internautes australiens, afin de protester contre un projet de loi qui obligerait les géants du numérique à rémunérer les médias locaux.

Résultat: depuis jeudi les Australiens ne peuvent plus partager de liens vers des sites d'info et les pages des médias australiens ne sont plus consultables via Facebook.

Mais s'agit-il d'une affaire purement locale ou dépasse-t-elle l'Australie? Pour l'ancien eurodéputé Jean-Marie Cavada, à la tête de IDFrights, un institut qui défend les droits fondamentaux dans le monde numérique, cette affaire doit pousser les démocraties à se mobiliser pour réguler les géants du Net.

«En coupant l'accès des médias à ses services, nous voyons cette fois en gros plan le vrai visage de Facebook», un réseau qui se montre prêt «à contourner ou à s'asseoir» sur toutes les législations qu'il juge contraires à ses intérêts financiers. «Une forme d'impérialisme vert, vert comme la couleur du dollar», dénonce-t-il.

«Ils montrent aussi par là que si vous ne cédez pas à leurs menaces et leur chantage, ils sont prêts à vous atteindre dans votre souveraineté», ajoute l'ancien élu, rappelant que Facebook, dans sa hâte, a bloqué l'accès à certaines informations essentielles (santé, secours, alertes météo...).

De son côté, Joëlle Toledano, économiste et auteure de «GAFA Reprenons le pouvoir !» (paru en 2020 chez Odile Jacob), n'est pas surprise par ce bras de fer.

«On a tendance à croire que ces plateformes sont des infrastructures publiques, mais ce n'est pas le cas. Nous sommes face à des acteurs qui ont construit un modèle économique complet et global, et Facebook ne va pas lâcher le morceau aussi vite» face à une législation qui remet en cause ce qu'il a bâti, prévient-elle.

Soutenir l'Australie 

«On est dans une entreprise en quasi-monopole dans l'accès à l'information, et effectivement il s'agit de marquer son territoire», confirme Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l'information à l'Université de Nantes.

En coupant l'accès à ses services, «Facebook exerce une souveraineté d'usage» dans le numérique, «où il capte l'attention de 2,7 milliards d'utilisateurs dans le monde» (avec tous ses services, dont Instagram, WhatsApp..), commente-t-il. Et le groupe joue sur la difficulté des utilisateurs à se passer de ses services et à basculer vers d'autres usages, «car cela a un coût cognitif important».

Pour les Européens, «c'est un signal», analyse Joëlle Toledano. Les pouvoirs publics doivent comprendre que «ce n'est qu'au niveau européen qu'on peut arriver» à réguler les plateformes, car «c'est un marché trop important pour qu'elles prennent le risque de le perdre».

En pleine préparation de deux nouvelles directives (dites DSA et DSM) à Bruxelles, «cela plaide en faveur de réformes plus globales, au lieu d'aborder les sujets séparément (données, désinformation, concurrence, fiscalité...) et de les découper entre plusieurs régulateurs», avance Mme Toledano.

Même conclusion pour Jean-Marie Cavada, qui appelle l'UE à aller «beaucoup plus loin» que ce que prévoient les directives en projet.

«On ne peut pas laisser l'Australie se battre toute seule pour la démocratie», dit-il, rappelant que le projet de loi australien visait à établir un partage des revenus du numérique nécessaire à la survie des médias. Il appelle «les plus hautes autorités françaises et (la présidente de la Commission européenne) Ursula von der Leyen» à soutenir le gouvernement australien dans ce combat.

Cette bataille pourrait aussi avoir des répercussions aux États-Unis, où des débats sur la régulation des plateformes numériques ont lieu, note l'ancien eurodéputé. Des parlementaires américains veulent réformer la section 230 du «Communications Decency Act», ce texte qui dispense les plateformes de toute responsabilité éditoriale.

Dans ce cadre, Joëlle Toledano relève que certains élus défendent un compromis qui consisterait à maintenir cette règle ultra-protectrice pour les GAFA... en échange d'une forme de rémunération des médias.